Invitation à la lecture... De Georges Politzer à...Daniel Bensaïd écrivant sur Georges Politzer...


Du côté du débat d'idées...

L'Hérault du jour du 22 août 2013





Daniel Bensaïd sur Georges Politzer et sur Louis Althusser

Devant la montée des périls totalitaires et de la pensée mythique, Politzer a vu se dérober l’appui de la critique dialectique étouffée par la raison bureaucratique triomphante. Parallèlement à ses textes sur la psychologie, son itinéraire philosophique l’a alors ramené sur les lignes de défense du rationalisme classique : celui de Descartes et des Lumières. Dans l’ordre de cette raison et dans la représentation scientifique qui lui est liée, il n’y a guère de place pour accueillir la part critique de la psychanalyse. D’où le dépit théorique autant qu’amoureux qui nourrit les articles amers du règlement de compte final.

 Si nous nous sommes arrêtés aussi longuement sur le cas de Politzer et sur la question somme toute très particulière de la psychologie, c’est qu’ils sont exemplaires d’un échec et d’un rendez-vous manqué. Il est courant en effet de regretter l’incompréhension ou l’indifférence réciproques entre marxisme et psychanalyse. Or, dans l’effervescence consécutive à la Révolution russe, à une époque (il faut le rappeler) où l’œuvre de Freud était encore en plein chantier, Politzer a esquissé les conditions d’une rencontre. Cette possibilité s’est perdue aussitôt qu’entrevue, effacée par le reflux de la vague théorique, par le divorce entre théorie et pratique, par le repli du marxisme orthodoxe sur les créneaux de la raison d’État. C’est d’autant plus regrettable que les enjeux dépassaient en réalité ceux d’une alliance peut-être fructueuse entre la critique de l’économie politique et celle de l’économie sexuelle.

Derrière les balbutiements d’une « psychologie concrète » émergeaient confusément les notions de sciences narratives, d’unité du sujet et de l’objet, de connaissance rationnelle des singularités, peu compatibles avec les interprétations dominantes, positivistes et productivistes, de la théorie de Marx. [...]

Avec le recul du temps, il n’est pas évident de comprendre, l’engouement pour des textes [ceux de Louis Althusser] qui vieillissent vite et assez mal. S’efforçant de donner au marxisme ses lettres de créance scientifique, Althusser semblait émanciper la théorie de la tutelle tatillonne du politique. Il paraissait tourner la page de la guerre froide, celle des « philosophes armés », « philosophes sans œuvres que nous étions, mais faisant politique de toute œuvre ».

Désormais, la « pratique théorique », avec ses « protocoles définis de validation de la qualité de son produit, c’est-à-dire les critères de la scientificité des produits de la pratique scientifique », devenait à elle-même « son propre critère ». Pour des étudiants communistes de l’époque, en conflit avec l’autorité du Parti, cette émancipation de la théorie donnait le signal d’une nouvelle liberté de penser.

Althusser apportait ainsi au marxisme une dignité scientifique et universitaire. Dans l’introduction à Pour Marx, il confiait cette frustration de l’intellectuel communiste perçu comme un simple pétitionnaire et un mercenaire du concept : « Il n’était pas d’issue pour un philosophe. S’il parlait ou écrivait philosophie à l’intention du parti, il était voué aux commentaires et à de maigres variations à usage interne sur les célèbres citations. Nous n’avions pas d’audience auprès de nos pairs. » Passant de la rixe à l’arme blanche idéologique à la sérénité majestueuse des lois scientifiques, le marxisme accédait enfin à la précieuse reconnaissance de la paierie académique.

Pour une génération en herbe, portée par le boom universitaire, ce fut une aubaine. Servants d’une nouvelle science toute puissante « parce que vraie », les intellectuels déculpabilisés face au « parti de la classe ouvrière » devenaient eux-mêmes des producteurs sans complexes, puisqu’aussi bien, comme disait le maître, il fallait désormais « concevoir la connaissance comme production ». Ils auraient donc tout à la fois la puissance technocratique de cette science et la bonne conscience de cette cause.

Le geste althussérien de la coupure épistémologique inaugurait une liberté. Cette liberté avait son prix, exorbitant. Une théorie émancipée de la politique ? Certes. Mais au point de s’enfermer dans le huis clos de sa propre « pratique théorique », à respectueuse distance de la pratique tout court. Dans cette paix armée entre théorie et pratique, la politique restait aux mains politiciennes de la direction du parti.

Ce fut une sorte de liberté surveillée. Un air nouveau pénétrait les cellules étudiantes alourdies des fumées refroidies du diamat [matérialisme dialectique] orthodoxe. Althusser invitait au dialogue avec la linguistique, la psychanalyse, l’anthropologie. La nouvelle génération s’initiait avec enthousiasme à Lacan, Godelier, Foucault, Barthes. Cet appétit de grandes découvertes se faisait cependant sur le dos de l’histoire, parente pauvre du nouveau « socle épistémologique ». Au même titre que les faits sociaux de la sociologie durkheimienne, les faits historiques seraient désormais traités comme des choses. Et puisque « la connaissance de l’histoire n’est pas plus historique que la connaissance du sucre n’est sucrée », l’histoire historique pouvait être abandonnée en pâture aux idéologues et les cadavres du Goulag pouvaient geler en paix. La science nouvelle ne dérangerait pas le fantôme de Staline.

Mieux, elle lui rendait hommage.

Tous les feux étaient dirigés contre le « gauchisme théorique » de Lukacs ou contre « l’historicisme » de Gramsci, accusé de confondre « dans le seul matérialisme historique à la fois la théorie de l’histoire et le matérialisme dialectique, qui sont pourtant deux disciplines distinctes ».

Péché capital ! Auquel s’opposait la lecture appliquée du chef-d’œuvre immortel du maître linguiste du Kremlin, du coryphée de la science, de Staline en personne : Matérialisme historique et matérialisme dialectique. Une science de l’histoire d’un côté ; de l’autre, une « science de la distinction de la vérité et de l’erreur ».

Une méta-science, une métalogique, une épistémologie générale ?

Entre les deux, la pratique politique restait de la compétence séculière du Parti. Car cette science hautaine et le pouvoir quotidien pouvaient faire bon ménage. Ils avaient en commun le goût de l’ordre. Le texte d’Althusser sur Les problèmes étudiants constitue l’une de ses rares interventions directes dans la crise de l’Union des étudiants communistes. Il fait froid dans le dos : « Toute discussion entre communistes est toujours une discussion scientifique : c’est sur cette base scientifique que repose la conception marxiste-léniniste de la critique et de l’autocritique ; le droit à la critique et le devoir d’autocritique ont un seul et même principe : la reconnaissance réelle de la science marxiste-léniniste et de ses conséquences. » Au nom de l’inégalité du rapport pédagogique, la distinction entre division technique et division sociale du travail justifiait en effet un certain ordre universitaire, pour peu que l’on sache repérer dans le savoir enseigné « la ligne de partage permanente de la division technique et de la division sociale du travail, la ligne de partage de classe la plus constante et la plus profonde », entre « vraie science » et « pure idéologie ».

Cette démarche pouvait conduire aussi bien à la soumission devant les verdicts académiques de la « vraie science » qu’aux rébellions purement idéologiques, inspirées de la révolution culturelle, contre tout ce qui pouvait être dénoncé comme « fausse science » bourgeoise : science et idéologie s’étreignaient amoureusement par-delà la fameuse « coupure » ! Quelques années plus tard, l’un des premiers disciples, Jacques Rancière, constatait amèrement : « Le marxisme que nous avions appris à l’école althussérienne avec la véhémence et peut-être les outrances de la rupture, c’était une philosophie de l’ordre, dont tous les principes nous écartaient du mouvement de révolte qui ébranlait l’ordre bourgeois. »

Poussé vers la politique par la secousse de 68, Althusser devait rencontrer sur son chemin le mur incontournable du stalinisme. L’histoire dédaignée se rebiffait contre l’arrogance creuse de la structure. Althusser aborda donc le stalinisme à sa manière. Comme une « déviation théorique » et non comme une formidable contre-révolution, pesant de tout le poids non conceptuel de ses purges et de ses camps. En 1973, dans sa Réponse à John Lewis, le positif l’emportait encore de loin sur le négatif aux justes balances du matérialisme dialectique : « Staline ne peut, pour des raisons évidentes et fortes, être réduit à la déviation que nous lions à son nom… Il a eu d’autres mérites devant l’histoire. Il a compris qu’il fallait renoncer au miracle imminent de la révolution mondiale et donc entreprendre de reconstruire le socialisme dans un seul pays, et il en a tiré toutes les conséquences : le défendre à tout prix comme la base et l’arrière de tout socialisme dans le monde, en faire sous le siège de l’impérialisme une forteresse inexpugnable et à cette fin le doter en priorité d’une industrie lourde dont sont sortis les chars de Stalingrad qui ont servi l’héroïsme du peuple soviétique dans une lutte à mort pour libérer le monde du nazisme. Notre histoire passe aussi par là. Et à travers les caricatures et les tragédies même de cette histoire, des millions de communistes l’ont appris, même si Staline les enseignait comme des dogmes, qu’il existait des principes du léninisme. » !

En 1973 ! Le marxisme dans sa version althussérienne n’était pas à l’avant-garde de la déstalinisation. Cet acharnement préparait chez bien des émules les plus spectaculaires retournements. Leur anticommunisme d’aujourd’hui est à la mesure de leur ferveur stalinienne (ou maoïste) d’hier. Althusser s’attaquait donc enfin « à la déviation stalinienne », mais pour mieux en préserver la moelle, au prix d’une nouvelle évacuation de l’histoire et de ses détestables bavures. « La seule critique de gauche de la déviation stalinienne » restait encore pour lui « la critique silencieuse mais en actes accomplie par la révolution chinoise ». Que les chars soviétiques aient pu servir à Prague et à Budapest, qu’il y ait eu le pacte germano-soviétique, et les camps dont l’existence était connue bien avant les révélations de Soljénitsyne, tout cela n’était que péripétie sans statut théorique, que poignée de sable crissant à peine sous la botte des principes du marxisme-léninisme raidis par le dogme.

Althusser avait pris soin de donner par avance une justification à son aveuglement persévérant. Les « déviations théoriques qui ont conduit aux grands échecs historiques prolétariens » sont, « en leur fond », des déviations philosophiques : « nous sommes alors bien près de comprendre maintenant pourquoi elles ont submergé ceux même qui les dénonçaient : est-ce que d’une certaine manière elles n’étaient pas inévitables en fonction même du retard nécessaire de la philosophie marxiste. » Heureuse philosophie, qui peut se permettre d’arriver après la bataille pour poser son regard crépusculaire sur un champ de ruines, après avoir laissé la pauvre politique et la vulgaire pratique patauger toute la journée dans la boue et le sang du carnage.
 
Il n’est pas d’époque immédiatement transparente à ses acteurs.

Cet oiseau de Minerve a l’excuse trop facile : il existe suffisamment de dissidences, d’oppositions liquidées, de déportés et de disparus pour témoigner que l’histoire qui s’est faite n’était pas la seule histoire possible, et que Staline n’avait rien d’une fatalité inscrite dans les machineries déterministes du diamat. Pourtant, en faisant de l’histoire un « procès sans sujet ni fin », Althusser avait semblé tourner résolument le dos aux philosophies spéculatives et aux justifications téléologiques du « sens de l’histoire » pour renouer avec un immanentisme radical d’inspiration spinoziste. C’est d’ailleurs ce qu’il réaffirme dans l’autobiographie : « Rien de plus matérialiste que cette pensée sans origine ni fin. Je devais plus tard en tirer ma formule de l’histoire et de l’histoire comme procès sans sujet (originaire, fondateur de tout sens) et sans fins (sans destination eschatologique préétablie), car refuser de penser dans la fin comme cause originaire (dans le renvoi spéculaire de l’origine et de la fin), c’était bel et bien penser en matérialiste. J’usai alors d’une métaphore : un idéaliste est un homme qui sait, et de quelle gare part le train et quelle est sa destination : il le sait d’avance et quand il monte dans un train il sait où il va puisque le train l’emporte. Le matérialiste au contraire, est un homme qui prend le train en marche sans savoir d’où il vient ni où il va. » Toutefois, en abolissant le champ spécifique du politique et de l’événement, cette volonté déclarée de ne pas se raconter d’histoire ne s’émancipe de la tyrannie de l’histoire que pour tomber sous celle non moins implacable de la structure : « Car que faisais-je alors de la politique ? Une pensée pure de la politique. » Or, comme l’avait bien vu Walter Benjamin, seul le primat du politique sur l’histoire peut en laïciser réellement l’indétermination. En prétendant interrompre la dialectique spéculaire de la raison historique, la science ne fait encore qu’en hypostasier le sens.

Dix ans avant sa mort physique, Althusser a été emporté par l’écroulement d’un mur, qu’au nom d’une realpolitique illusoire et d’une certaine idée de la fidélité militante il avait contribué à dresser. En 1976, il saluait encore le congrès du Parti communiste comme « un événement décisif, comme un tournant capital dans l’histoire du Parti communiste et du mouvement ouvrier français ». Il critiquait l’abandon de la dictature du prolétariat et le régime interne du parti, mais il se félicitait encore des innovations stratégiques et rejetait catégoriquement l’hypothèse d’un droit de tendance : « la reconnaissance des tendances organisées me semble hors de question dans le Parti communiste français ».

En 1978, il écrivit Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste. Bien tard. Trop tard. Une fois encore, le marxisme philosophique arrivait après la bataille politique pour constater les dégâts. Son « univers de pensée aboli », Althusser n’allait pas tarder à basculer dans un silence définitif. Armé du scalpel de la science, il avait cru pouvoir envoyer l’histoire aux poubelles de l’idéologie.

Elle s’était cruellement vengée.

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