samedi 20 décembre 2014

Dans le nouveau numéro de Motivées (bimestriel du NPA 34) : Podemos, ça donne quoi en traduction française ?


 Podemos = la rupture avec "la caste" des pouvoirs en place, socialistes compris ! Y a-t-il une chance que cela soit ... compris à la gauche du PS des Hollande, Valls mais aussi des "frondeurs" ? 

 
Il se passe quelque chose en France, probablement dans d’autres pays, où l’on se focalise, pour l’instant surtout dans les milieux militants, sur un évènement il est vrai majeur de la scène politique et sociale de l’Etat espagnol : l’émergence inattendue, en janvier dernier, et aujourd’hui le développement fulgurant de Podemos, ce regroupement politique qui a décroché aux élections européennes de mai près de 8% des voix et cinq sièges. Depuis lors est à l’oeuvre une dynamique qui semble imparable et qui concentre sur elle l’attention de grands médias mais aussi des deux grands partis politiques qui, depuis la mort du dictateur, au milieu des années 70, gouvernent, en périodes plus ou moins longues alternées, le pays. De leur point de vue il y a péril en la demeure, Podemos est crédité d’être en tête aux prochaines élections ! 

 



Le « régime de 78 », dit de la « Transition » pour bien énoncer que la rupture pleine avec la dictature avait pu être exorcisée, neutralisée, est menacé. Il est enfin ébréché ce consensus droite-gauche qui, pendant 36 ans, s’est si efficacement ancré sous la double égide combinée de la monarchie héritée du franquisme et de l’Union Européenne, toutes ces forces s’attelant à la tâche de moderniser le pays sur les standards capitalistes les plus libéraux, y compris par le développement d’une bulle, comme celle de l’immobilier qui a éclaté en 2008 en prélude de la crise systémique qui accable la population ! Podemos devient l’ennemi à monter en épingle pour mieux concentrer le tir sur lui et l’abattre afin d’atteindre surtout l’immense espoir qu’il soulève, celui d’une alternative, pour la première fois esquissée, au « système » en place !

Retour en France : le contraste est d’autant plus saisissant avec ce qui a cours, dans le même instant, dans le pays voisin que nous vivons ici la fin d’une illusion, celle qu’a suscitée le Front de Gauche (FdG), qui, selon le regret de certains de ses membres, aurait pu être le Podemos à la française, en quelque sorte avant l’heure... Le constat est rude : après l’embellie de la présidentielle de 2012, rien ne va plus, les échecs électoraux, à la mesure du défi qui avait été donné de passer devant le PS, puis au moins devant le FN, se sont enchaînés... La division a fini par s’installer au grand jour aux dernières élections entre les poids lourds de la coalition, le PC et le PG, reléguant les autres partenaires  à leur impuissance médusée et mutique : au grand révélateur des ambiguïtés politiques que sont les élections pour des partis foncièrement électoralistes, le jeu d’alliance adopté, longtemps biaisé, s’est avéré dévastateur. La politique délibérément capitaliste, dans une sorte d’intégrisme ultralibéral sans retour, assumée, sans attendre, par le PS au gouvernement, a immédiatement mis en porte-à-faux les ... faux-fuyants tactiques du FdG qui prévalaient entre les partisans de continuer à coller au PS pour sauver des élus (le PC) et les partisans du contraire, le grand démarquage envers le même PS, pour tenter d’obtenir, sur une tétanisation du verbe radical, les élus qui leur faisaient défaut (le PG) ! Porte-à-faux, faux-fuyants, faux pas électoral tout s’est vite emballé et déréglé dans la perception par une large frange des militants que la politique suivie, strictement scandée par les échéances électorales, était de toute évidence... fausse ! La municipale de Montpellier aura été, de ce point de vue, l’occasion d’un incroyable déballage politicien dans ce qui s’affirmait « l’alternative », avec retournement de positionnements sur les alliances les plus contradictoires, qui avec le candidat du PS, qui avec le (faux) dissident de ce parti avec, à la clé, la perte de tout élu FdG en mairie, une intégration du dirigeant du PG 34 dans l’exécutif du vallso-frêchiste ayant décroché, après la mairie, l’agglo, sans parler du pataquès à l’intérieur de la coalition et le discrédit ou la défiance générés à l’extérieur.
 
Depuis lors c’est la grande désillusion et la recherche d’une sortie de crise tantôt interne, sans que l’on ne voie personne proposer rien de crédible permettant de resserrer le grand écart intenable qui s’est construit autour du rapport à avoir vis-à-vis du PS. Certains, au PC mais aussi, malgré une rudesse dans les interpellations, à la direction du PG, voire à Ensemble (Clémentine Autain), en sont à s’accrocher désormais à la baudruche de ces « frondeurs » qui agitent l’éternel hochet que l’on pourrait, à tous, redresser à gauche ledit PS ! « Frondeurs » qui s’étourdissent de l’audace avec laquelle, à une petite trentaine de députés, ils s’abstiennent ... de condamner, pour de vrai, la politique qu’ils disent condamner ! Mélenchon, lui, a claqué la porte (sans totalement la claquer) de la maison commune et s’est retiré sur l’Aventin de la 6ème, république, bien sûr, prêt à importer, comme d’habitude à l’emporte pièce, le modèle Podemos, comme il avait été procédé avec celui des révolutions latinoaméricaines. Le tout avec l’objectif de construire, désormais autour de son seul charisme délesté des partis, l’élan populaire que les piètres jeux d’appareils, auxquels il a lui-même largement pris part (1), n’ont pu développer ni  même stabiliser. 

Et puis il y a les autres qui, cette fois, en externe, hors d’un FdG restant parfois encore présent dans leurs préoccupations, en viennent à se proposer la construction de Podemos France ! A Paris, à Strasbourg, à Grenoble, à Toulouse et à Montpellier, des cercles Podemos apparaissent regroupant les déçus du FdG refusant de se disperser dans la nature mais aussi des sans-partis, parfois des militants de Nouvelle Donne, des libertaires. Du NPA aussi, travaillant à dépasser la crise qu’ils ont, eux aussi, vécue (2). Enfin des toujours pleinement dans le FdG mais en quête d’une ouverture faisant rédemption des « erreurs » autoproclamatoires commises. Ce phénomène français de Podemos est assez récent, bien avancé sur Paris puisqu’il regroupe d’emblée quelques centaines de personnes. Sur Montpellier, avec une trentaine, une quarantaine de contacts, se tiendra bientôt (2 décembre) la 3ème réunion où est à l’ordre du jour la clarification des contours politiques du regroupement : la tentation est grande, au vu des deux premières réunions, de partir sur un « basisme » d’activités locales tordant fortement dans le sens opposé à ce qui a prévalu dans l’échec du FdG (l’instrumentalisation et l’aspiration des énergies « citoyennes » par les appareils nationaux des partis en place). Le sentiment antipartidaire est, du coup, très fort mais sans volonté d’exclure ceux qui militent dans lesdits partis. Dans la foulée, s’affirme une défiance a priori, acceptant tout de même d’être mise en débat, envers ce qui, pour certains, relèverait de la « vieille »  politique, en particulier ce qui, touchant aux mobilisations sociales et à leurs revendications sur le travail,  serait à dépasser/oublier nécessairement. Cela au profit de la supposée nouveauté que serait la revendication de citoyenneté (formulée pourtant au moins depuis 1789 !), voire celle des droits de l’homme (idem !), dans un républicanisme plus ou moins latent faisant quelque peu l’impasse sur ce dont la République est le nom en 1848 ou lors de la Commune, contre le mouvement social d’alors, pour ne citer que ces cas emblématiques  ... Toutes choses qui, au miroir de Podemos Espagne, doivent pouvoir faire l’objet de quelques discussions et clarifications.

 

Car, même dans le cas de figure qui semble se dessiner à Montpellier, d’un Podemos creuset français d’une recomposition-reconfiguration à la gauche du PS évitant les « impasses » du FdG, personne ne saurait faire l’économie de ce que signifie le référent organisationnel qui, outre-Pyrénées, vient de se donner des statuts et de se mettre en position de peser durablement sur l’échiquier politique. Enumérons trois points principaux, parmi tant d’autres, de ce qui caractérise Podemos Espagne et qui pourrait éclairer, malgré les spécificités de chaque situation, un Podemos France : 

·      Podemos est né d’un double mouvement imbriqué et se dépassant : il est le fils politique de la mobilisation des Indignés qui, à partir de mai 2011 (d’où sa désignation commune comme 15-M), a occupé durant des semaines les places du pays. Mais sa politique, de par le choix de se lancer sur le terrain électoral et, à cette fin, de se constituer en parti, est un dépassement, au sens dialectique du terme (conservation-dépassement), qui assume ce que le 15-M ne voulait pas faire : porter la rupture sur le terrain de l’ennemi, les élections (en laissant dans l’immédiat quelque peu en jachère le difficile mais incontournable travail d’implantation sur ces autres lieux essentiels pour changer la donne politique, les lieux de travail);
·         tout est en fait parti d’un noyau militant du quartier populaire de Madrid, Lavapiés, qui s’est vite élargi grâce à la convergence essentiellement d’un groupe de professeurs de facs (autour de Pablo Iglesias, la figure actuellement la plus connue du parti, par ailleurs aussi animateur d’émissions télé alternatives) avec des acteurs des quartiers et les militants de l’organisation soeur du NPA, Izquierda Anticapitalista. Celle-ci est d’ailleurs à l’origine du manifeste de lancement, en janvier, de ce qui allait devenir le parti, dont le titre résume bien de quoi il retournait : « Faire bouger les pions. Transformer l’indignation en changement politique ». L’esprit général du 15-M dénonçant la mainmise des marchés sur la société et se revendiquant  de la souveraineté populaire allait ainsi trouver un relais inédit, et pour tout dire inattendu, de son action dans les places et dans les rues : par une irruption électorale iconoclaste qui a valu à Podemos le score que l’on sait ! 
 ·      la plateforme adoptée pour les élections européennes précisant les points essentiels de ce manifeste, donne une idée de ce qu’est la radicalité, concrète et apte à être reçue immédiatement par de larges pans de la société, portée par Podemos :  droit à un logement digne avec arrêt immédiat de la plaie des expulsions liées à la « crise hypothécaire » ; arrêt de la privatisation des services publics et des biens communs, essentiellement l’éducation, la santé, la justice, les transports et l’information ; audit de la dette, contrôle des capitaux et nationalisation des banques privées ; réforme fiscale progressive ; droit à des salaires et à des pensions « dignes », interdiction des licenciements dans les entreprises faisant des bénéfices et répartition du travail entre tous ;  adoption d’un modèle productif autorisant une reconversion écologique de l’économie,  nationalisation/socialisation des entreprises de l’énergie et souveraineté alimentaire ; droit des femmes à disposer de leur corps et donc droit à décider, le cas échéant, si maternité ou avortement il doit y avoir – opposition donc au projet de loi anti-avortement que le gouvernement a fini par retirer ; abrogation des textes anti-immigrés ; refus des interventions militaires et sortie de l’OTAN ; droit d’autodétermination des « nationalités » tel qu’il est porté actuellement en Catalogne. Toutes revendications placées dans une logique d’une « unité pour la rupture avec le bipartisme institutionnel » et avec ce qui sera emblématiquement désigné comme la « caste » politique et sociale portant les stigmates d’une corruption perçue, à l’heure de l’austérité imposée à la population, comme particulièrement insupportable. La force de l’indignation suscitée par cette corruption touchant les plus hautes sphères des possédants est à la source de l’évènement qui dit le plus spectaculairement la crise de régime où se nourrit Podemos : l’ abdication de celui que l’on disait intouchable, car clé de voûte du régime en question, le roi !


De ce bref rappel, nécessairement incomplet, on peut retenir une donnée fondamentale qui devrait être méditée par ceux qui se proposent de bâtir un Podemos à la française : le succès des camarades espagnols tient très largement, malgré le paradoxe qu’Izquierda Anticapitalista ait été un des initiateurs clé du processus (3), au caractère d’emblée décentré de leur organisation vis-à-vis des partis présents sur l’échiquier politique. Cela vaut pour ce qui, par bien des aspects, a des affinités avec le FdG, Izquierda Unida (IU) : catalogué come l’opposition de gauche aux deux partis institutionnels, ce regroupement où le PCE pèse très fortement, n’a jamais renoncé à constituer une unité de gouvernement avec le PSOE (il lui est arrivé dans un passé pas lointain, en 2000, de la réaliser mais ce fut un échec électoral). Positionnement qui a cumulé, au fil des ans, un maximum de handicaps pour que s’incarne ce qu’en quelques mois a réussi à faire Podemos, l’émergence d’une force de rupture ! IU s’est en effet enlisée dans un brouillage de sa radicalité postulée par cette visée d’alliance, par ailleurs généralement perçue comme vaine et incantatoire, à une exception importante près actuellement, par le refus condescendant d’un PSOE totalement intégré dans la gestion alternée de l’existant avec le Parti Populaire. L’exception, c’est l’intégration d’IU dans la gestion, austéritaire comme il se doit, en alliance gouvernementale avec les socialistes, de la plus grosse communauté autonome du pays, l’Andalousie. Démarche « unitaire » qui a fini d’accréditer auprès de ceux et celles qui feront le choix d’intégrer les cercles de Podemos qu’il n’y avait rien à espérer en termes d’alternative de ce côté-là.  De fait Podemos se construit aussi sur les tergiversations d’IU et son refus d’aller dans le sens d’une rupture jusqu’au bout avec la logique d’un système auquel il ne se résout pas, par arithmétique électoraliste, à accepter que le PSOE soit définitivement inféodé. L’on nous concèdera, à la lumière de ce qu’a développé comme orientation le FdG vis-à-vis du PS et ce qu’il continue à bafouiller dans sa quête de « frondeurs » socialistes, qu’il y a matière à penser ce que jusqu’ici Podemos a, lui, ouvertement décidé d’éviter car tout bonnement c’était hors sujet : la recherche de quoi que ce soit, qui, de près ou de loin (y compris du côté de son aile gauche!), ait à voir avec un parti, le PSOE, ouvertement désigné comme appartenant à la caste qu’il s’agit de combattre. Clairement, nettement et sans bavure...

 

Il n’est pas acquis cependant que Podemos soit totalement et définitivement immunisé contre la tentation de céder au mirage, par calcul électoraliste, de transformer la majorité relative que les sondages lui accordent en majorité de gouvernement au moyen d’une alliance mal maîtrisée avec IU et surtout franchement contre-nature avec les socialistes. Les mesures organisationnelles que l’équipe de Pablo Iglesias a récemment réussi à faire valider, dans la récente consultation interne, pour constituer autour de lui un bloc homogène, dans un même mouvement significativement distancié des cercles de base et écartant Izquierda Anticapitalista de la direction du parti, sont un premier sérieux avertissement sur ce que certains observateurs n’hésitent pas à désigner comme un risque, précoce, de banalisation de l’exception Podemos. Banalisation préfigurant une réorientation politique problématique de ce qui a fait son succès à ce jour. Autant dire que, s’il y a beaucoup à apprendre de cette expérience espagnole exceptionnelle, l’esprit critique a aussi à s’exercer, sans concession, à son endroit en comptant en particulier sur ce qui en elle dénote que le 15-M, très présent dans les cercles, n’est pas près de se laisser domestiquer par qui que ce soit !

A tous points de vue, ce dont le cadre limité de cet article ne peut rendre compte, il convient donc de travailler, « nous le pouvons » (Podemos !), à déjouer le scepticisme dogmatique envers l’inédit, revenu de tout avant même que tout ait pu commencer à prendre forme, mais aussi les enthousiasmes irréfléchis (pléonasme ?) que les initiatives politiques vues comme les plus séduisantes, Podemos en est le prototype, suscitent et qui finissent par se retourner contre ceux qui « y ont cru »... La crise d’orientation que nous connaissons, à la gauche du PS, en France pâtit trop d’avoir cédé à ces deux tentations opposées mais aussi stérilement combinées ! Ce dont profite, malgré son immense discrédit, la « caste » des Hollande, Valls, Macron, Gattaz, Dassault, Arnault et un long etc. Mais aussi, sur le mode pseudo alternatif Marine Le Pen ! C’est dire l’urgence de s’y mettre... tous ensemble ... sans eux, contre eux !

Antoine 

(1) Rappelons-nous son appel à devenir premier ministre de Hollande avec l’appui des députés socialistes et écolos tels que supposés être aptes à défendre les propositions du FdG contre leur parti et contre le gouvernement réellement existant ! 

(2) On peut considérer que le NPA, malgré des erreurs, est avant tout touché par le recul de ce qui est au coeur de sa stratégie et qui se trouve concentrer le plus l’hostilité du « système », le mouvement social. Constat qui bien évidemment ne règle rien sur le fond. Le FdG s’est, quant à lui, accommodé, pour le moins, de la ligne de pente plus facile, plus que tolérée par ledit système, de tenter de recycler sur le terrain des élections l’échec du mouvement social. Echec en particulier de celui des retraites en 2010, auquel par l’inertie électoraliste de ses composantes, le FdG a, au demeurant, largement contribué. C’est le pari que l’on pouvait gagner dans les urnes, mécaniquement et sans solution de continuité,  ce que l’on n’avait pas gagné (ou tenté à tout prix de gagner) dans les mobilisations sociales, qui a été perdu et qui explique beaucoup des difficultés que connaît actuellement le FdG.

 (3) Izquierda Anticapitalista (Gauche Anticapitaliste qui, à la différence de son homonyme français, intégré au FdG, a fait le choix de sortir d’IU en 2007) est un parti de la gauche radicale espagnole qui, tant par sa pleine insertion dans le 15-M  que par son implication dès le début dans la constitution de Podemos, montre que la forme parti n’est pas, pour autant qu’elle respecte les règles de participation démocratique la plus large, l’obstacle a priori que certains voient à la construction d’un mouvement alternatif autogéré. A l’inverse, comme on peut le pressentir par ce que nous écrivons en conclusion de notre article à propos de certains positionnements organisationnels de Pablo Iglesias et de ceux qu’il a décidé de réunir autour de lui, la non affiliation à un parti ne prémunit pas contre les risques de graves dérives non démocratiques, voire antidémocratiques. Pour l’instant heureusement non avérées dans Podemos. 

A lire sur notre blog : Cet Etat espagnol où les gens scandent "Nous pouvons" !  

Cet article est tiré de Motivées : pour mieux connaître notre bimestriel lire ici 

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A propos d'une réunion publique organisée par les Amis de L'Humanité à Montpellier le 27 novembre 

 
 

A notre avis

Ce qui a pu étonner certains participants à cette réunion publique, particulièrement chez les proches d'Izquierda Unida (IU) et des membres du PCF, c'est le refus de Podemos de répondre par un oui sans réserve à la question qui lui était posée à la tribune :  êtes-vous partant pour une convergence politique, à commencer par une unité avec IU, en faveur d'un processus constituant permettant de rompre avec le régime de 1978, celui qui a "constitutionnalisé" ce bipartisme qui subit aujourd'hui sa première grande crise ? L'attitude de Podemos a été interprétée à travers certaines réactions agacées dans le public comme une volonté d'être attrape-tout, de ratisser large et par là d'être opportuniste, populiste, etc. Il y a dans cette vision étriquée de Podemos d'abord une méconnaissance de la réalité concrète de l'Etat espagnol d'où Podemos tire le positionnement qui lui fait refuser de se déclarer de gauche et, selon la terminologie par ailleurs plus que discutable de Pablo Iglesias, se revendiquer de "la centralité" politique par laquelle il dit vouloir capter y compris des électeurs du parti de droite au pouvoir, le Parti Populaire (PP) (1). Cette méconnaissance c'est celle d'une pratique politique qui, outre-Pyrénées, a galvaudé complètement l'idée de gauche par un jeu d'alternance PSOE/PP en application "intégriste" du libéralisme de l'Union Européenne. La crise "hypothécaire" de 2008 a fini d'accréditer (discréditer !) à une échelle de masse que la gauche, tout bien pensé, c'est la droite ! Or ce que méconnaît une ... gauche française de cet aspect essentiel de la donne politique espagnole a à voir avec ce qu'il faut bien appeler un point aveugle bien d'ici. 

Que des militants du Front de Gauche, en particulier montpelliérain, fassent la moue devant le supposé "opportunisme" que traduirait ce jeu décentré de Podemos vis-à-vis du couple "historique" gauche-droite, est quelque peu indécent. En effet, alors que cette organisation espagnole, portée il est vrai par la vague indignée, a eu l'audace de, lâchons le mot, "rompre" avec le PSOE en le renvoyant à sa réalité intrinsèque, celle d'un doublon "de gauche", donc ... "de droite", du PP, le parti majoritaire dans le Front de Gauche en est encore à courir derrière le leurre d'une large convergence "de gauche" avec les socialistes, hier du PS tout entier (mais la gestion avec lui des collectivités locales c'est toujours aujourd'hui !), à présent derrière ces "frondeurs" qui réaffirment pourtant régulièrement leur attachement indéfectible à leur parti qu'il suffirait de redresser (soit ce que le PCF proposait avant la volée de bois vert reçue par le FdG aux dernières élections). Il y a décidément comme un hommage du vice à la vertu dans l'accusation d'opportunisme dont certains ici taxent Podemos !

Cependant la force de ce qui est en place restant malgré tout encore prégnante, Podemos n'est pas à l'abri de certaines dérives qui, par un pragmatisme électoraliste, le ferait décrocher des acquis anti-institutionnels du 15-M. Nous en avons parlé dans l'article qui ouvre cette page. 

Enfin, du côté d'IU, il faut aussi parler de ce qui fâche et qui n'a bien entendu pas été évoqué lors de cette réunion publique de Montpellier : outre que, comme nous l'avons dit, cette coalition partage avec le FdG un flou politique stratégique qui lui fait envisager de construire une large convergence politique sans expliciter si le PSOE pourrait en être partie prenante (en Andalousie le PSOE en est, on l'a vu !), outre qu'elle élude les raisons de fond qui l'ont empêché de jouer le rôle de radicalité de Podemos, comment oublier qu'un certain nombre de ses membres sont impliqués dans des cas de corruption éclaboussant les partis et les forces sociales constituant la caste (2) ? Il ne s'agit pas ici de confondre, de façon simpliste et réductrice, IU avec ladite caste mais de souligner que son positionnement ne lui a jamais permis de s'émanciper totalement ou en continu du système qu'il dénonce. 

C'est peut-être ce membre d'IU qui, à Montpellier, a interpellé avec le plus de véhémence Podemos en se réclamant de l'héritage du PCE qui a le mieux résumé une des clés du problème si l'on veut bien se rappeler que le PCE a été l'un des grands artisans de l'avènement de cette monarchie parlementaire et de ce bipartisme qui, ingrats, l'ont laminé et marginalisé. Le prix à payer de cet arrangement "communiste" historique avec une Transition sans coup férir de la dictature à une démocratie recyclant les élites économiques franquistes, aura surtout été la neutralisation du mouvement social, très politisé, qui avait "porté" très haut et très fort la contestation du régime du Caudillo, neutralisation qui a été une des conditions essentielles pour que la modernité capitaliste à l'européenne ait pu s'affirmer jusqu'à donner ce que l'on sait en 2008. Et aujourd'hui !

Evidemment, toutes ces remarques et ces rappels ne prétendent pas réduire le rapport de Podemos à IU à l'impossibilité de réaliser l'unité ! Seulement à inviter à considérer la situation créée par celui-ci, en si peu de temps, avec moins de condescendance, voire de suspicion quelque peu conspirationniste (Podemos instrument du PP et des "médias" pour casser IU !) et un peu plus de sens critique et autocritique (3). Par où pourrait découler compréhension et convergence mais pour la rupture avec le "système", donc avec le PSOE aussi ! Par où en France le regard porté sur Podemos pourrait féconder autre chose que ce qui, à la gauche du PS, nous joue et surjoue la chronique d'un échec annoncé et bovinement répété...

A 

(1) La question clé, à ce sujet, est celle du programme sur lequel s'assiérait cette "captation" (voir l'article ci-dessus) et qui est indiscutablement un programme de rupture avec l'ordre libéral; un programme qui, sans être en lui-même totalement et radicalement anticapitaliste (nous reviendrons prochainement sur le préprogramme économique publié récemment), peut ouvrir sur une dynamique de rupture avec le pouvoir du capital.  

(2) " 83 dirigeants et membres du conseil d'administration de Caja Madrid et de Bankia, dont Rodrigo Rato, ex-dirigeant du FMI, mais aussi des syndicalistes (CC OO) et des membres d’IU, ont reçu entre 1999 et 2012 des cartes de crédits, qu’ils ont utilisées pour des achats personnels d'un total de 15,5 millions d'euros". Cliquer ici 

Il faut relever que, dans l'affaire de détournement d'argent de CajaMadrid, IU a bénéficié de 87% de cet argent accordé aux "politiques". Le PSOE n'en aura récolté que 12% et le PP, parti du dirigeant de la banque impliqué, seulement 1% ! Voir le lien ci-dessous vers ¿Por qué IU y CC.OO apoyaron la política... 

En espagnol : La fundación de IU subvencionada por Caja Madrid estuvo 20 años sin presentar cuentas
¿Por qué IU y CC.OO apoyaron la política que hizo Blesa en Caja Madrid?

(3) Le compte rendu que publie Ensemble 34 de cette réunion publique de Montpellier (lire ici) relaie ce qui dans Podemos suscite le doute et n'apparaît pas "des plus satisfaisants". Le tout dans un rapprochement avec ce qui dans IU est suggéré clair et implicitement plus que satisfaisant ! Ce qui est l'indice que dans ce secteur aussi du FdG les clarifications politiques, au miroir de Podemos Espagne, sont loin d'être au rendez-vous ... 

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 NPA 34, NPA