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jeudi 2 juillet 2015

Montpellier nord. Oxylane : la lutte au défi de se donner les moyens de gagner !


 Insuffler l'Oxygène de la rébellion à la contestation du projet de Décathlon...







En guise d'introduction

J'ai écrit ici régulièrement sur la lutte qui est menée au nord de Montpellier pour faire capoter la volonté, plus puissamment organisée qu'il n'y paraît, de stériliser un espace agricole à valeur environnementale au profit d'activités commerciales postulées frauduleusement répondant à des "besoins". Grâce au collectif Oxygène un travail de démystification, entre autres mais pas seulement, de cette "nécessité" de consommation normée a été fort pertinemment organisé. Des recours juridiques et administratifs ont été engagés, sans résultats probants pour l'instant; des actions symboliques ont commencé à mettre en mouvement des opposants... 

Il reste pourtant à réfléchir, on ne saurait s'abstraire de cette exigence sans inconséquence, aux moyens de passer la vitesse supérieure et d'impliquer un maximum de personnes. 

J'ai esquissé des propositions, à mes yeux élémentaires, qui ne sont que cela, une tentative pour que s'engage un débat sur les acquis indéniables de ce qui a été entrepris contre Oxylane pour dessiner une alternative à ce projet, mais aussi pour que l'on aille plus loin... Je plaide pour que les lutteurs du moment, j'en suis à mon modeste niveau, sachent se déprendre des effets pernicieux d'une satisfaction des actions menées et en cours, satisfaction en elle-même indéniablement légitime mais exposant, à refuser de la bousculer comme on doit bousculer toute autosatisfaction, à céder au leurre. Celui d'avoir déstabilisé l'adversaire, l'ennemi... Or celui-ci a un bilan à tirer autrement plus "fort" que le nôtre : il "avance", sûrement et sans se presser en réussissant, sans avoir l'air d'y toucher et en laissant le système s'autoréguler contre le bon peuple, à "digérer" l'opposition qu'il suscite. Notre opposition...

Le défi est donc de déjouer ce qui, tout compte fait, pourrait bien s'avérer un sous-régime de la lutte, l'illusion de marquer des points quand, dans l'esprit de ceux d'en face, règne la placidité de ne subir que de désagréables, sans plus, égratignures. Sauf à accepter d'emblée que l'important aura été d'avoir lutté plutôt que d'avoir tenté de gagner en prenant à la gorge le décathlonien oxylaniste, nous pourrions, profitant des "plages" de relâchement mérité offertes par l'été à nos actions (et en espérant qu'un inquiétant manque de prévoyance n'ait pas permis de créer une vigilance du site et de mettre en place un réseau de mobilisation en cas de mise en route des pelleteuses), nous décentrer de nous-mêmes. Nous pourrions interroger, sans inutile complaisance ni orgueil ou susceptibilité déplacé-es, ce que nous avons fait comme ce que nous n'avons pas (encore) fait et penser ce que nous pourrions faire... Pour que notre lutte soit à la hauteur des circonstances, à cet endroit précis où le géant du matériel sportif a mis la barre !

Je mets ci-dessous, à cette fin, des lignes d'un texte, rédigé avant les "évènements" sociaux de l'hiver 95, texte toujours d'actualité malgré tout, dont le titre dit bien, pour moi, ce qui pourrait (chacun sera sensible à la prudence du conditionnel) aider à dynamiser notre mobilisation : un état d'esprit s'ancrant, contre l'air du temps des consensus mous, dans l'éloge de la rébellion. En prenant appui sur le surtitre de la page envisageons donc, au moins l'espace d'un moment, que "convoiter l'impossible" par la rébellion, soit la voie du possible pour battre à plate couture Décathlon ! Suivons, à cet effet, quelques instants, le philosophe Henri Maler dans son escapade hors des sentiers battus du conformisme qui guette aussi ceux qui généreusement luttent ! Qui nous guette tous ! Et, qui sait, reversons dans la reprise de notre combat, ce que ce parcours philosophique-politique hors des sentiers (re)battus de l'idéologie dominante aura pu semer dans nos esprits comme balises rebelles...

Antoine, adhérent de SOS-Lez-Environnement, qui, ici comme dans tout ce qu'il écrit, n'engage que lui-même. 


 

L’autoroute de l’histoire a perdu ses auto-stoppeurs : l’intellectuel prophétique survit encore, mais réduit au rôle d’imprécateur chargé de mimer la transgression. Les passagers du labyrinthe, livrés à une histoire qui a dispersé toutes ses espérances et multiplié tous ses caprices, lui ont succédé. Ils empruntent désormais d’ombreuses routes en lacet. L’intellectuel spécifique, invité par Foucault et Deleuze à sortir de sa tanière, n’est toléré qu’à condition de rester enfermé dans le rôle de spécialiste du moindre mal : chirurgien des égratignures et prescripteur de placebos.  

Pourtant, de nouvelles formes de l’intellectualité couvrent tout le champ social et traversent toutes les sphères d’activité. Elles donnent des chances nouvelles à des formes nouvelles d’intellectuels spécifiques : des spécialistes au long cours, sans doute, mais décidés à éclairer la simplicité des choix, et non des cumulards préposés à ressasser la complexité des choses ; des acteurs des savoirs dominés et non des actionnaires du savoir dominant ; des embrayeurs de dissidence et non des rouages du consensus. 
  
Consensus ?

Les prophètes de la rupture ont été licenciés par les professionnels de la suture. Ceux-ci forment une cohorte impressionnante : moralistes de la connivence qui badigeonnent les vertus et juristes de la décence qui se tiennent pour des moralistes, historiens de la normalité qui se portent garant de la nôtre et philosophes de la politique qui affectent de croire que le statu quo deviendrait respirable si l’on pouvait en amender les justifications. À les croire, l’intransigeance devrait s’effacer devant la compétence et la radicalité des refus irréductibles abdiquer au bénéfice de l’efficacité des progrès insensibles.

À entendre ces consentants, parler, ce serait subordonner la réplique à la supplique : témoigner de sa souffrance, avant de savoir se taire pour laisser aux interprètes le temps d’accomplir leur travail. La discussion, rabattue sur la transaction ou la négociation, devrait étouffer l’altercation : l’irruption, dans l’ordre policé du langage, d’une parole qui se fait connaître non pour nouer un dialogue, mais pour défaire un consensus ; non pour exhiber des plaies devant les yeux des guérisseurs professionnels ou pour obtenir réparation auprès des préposés de l’ordre, mais pour imposer ce que cette parole légitime.

À entendre ces pénitents, agir, ce serait subordonner la protestation à la proposition : ménager pour aménager. L’action politique, mais confisquée par ses professionnels et réduite à l’impuissance, devrait effacer la sédition : l’irruption, face à la machinerie de la domination, d’une action qui s’expose, non pour témoigner d’un malaise, mais pour défaire une fatalité ; non pour reconduire les actes ritualisés par l’ordre social, mais pour en subvertir les plus subtils agencements.

Subvertir, car transiger d’emblée, c’est renoncer d’avance : « Les transformations réelles et profondes naissent des critiques radicales, des refus qui s’affirment et des voix qui ne cassent pas [1].  » Des critiques et des refus, des voix et des actes : des altercations qui ne se confondent pas avec leur simulacre télévisé ; des séditions que n’intimident pas les raisonneurs compétents.

Quel peut être le sens de ces engagements ? Aux utopies réputées totalitaires qui étouffent la réalité qu’elles prétendent embrasser, la prudence recommande, nous dit-on, de préférer les actions humanitaires et les politiques fragmentaires. Mais les politiques fragmentaires caressent les plaies qu’elles désespèrent de guérir et les actions humanitaires guérissent des blessures que les politiques engendrent ou laissent suppurer : l’histoire catastrophique suit alors son cours sans désemparer. […]

Au nom de la cohésion sociale, la politique se dissout dans la police [2], l’alternative se résout en alternance, le passage de droite à gauche devient une variété du stationnement alterné. Au nom de l’urgence, la métaphore médicale envahit le discours politique, comme si la politique n’était jamais qu’une forme de la médecine : au nom de l’urgence, convoquer la réforme ; au nom de l’urgence révoquer les utopies.
  
Urgences ?

Les urgences du présent invitent, d’abord, à s’en remettre à des réformes. Faut-il le craindre ? Les lamentations sur la nocivité de la réforme (car elle serait récupérée) ou sur l’impossibilité de la réforme (car nous serions piégés) ne sauraient tenir lieu de critique des réformes, et encore moins du réformisme.

Mais la réforme peut avoir pour adversaire le réformisme lui-même. Car ce n’est pas seulement son intention réformatrice qui le définit, mais l’unité d’une visée et d’une méthode : le traitement des symptômes par des réformes octroyées, au lieu de l’éradication des causes par des victoires obtenues. Les faiseurs ont supplanté les rêveurs. Mais qu’ont-ils faits depuis vingt ans ? Le réalisme a congédié les utopies. Mais pour quelle réalité ? Il suffit d’ouvrir les yeux ... À en juger par les services qu’ils ont rendus à l’urgence et à la réforme, les efficaces sont loin d’avoir le monopole de l’efficacité. Les médecines douces (de gauche), dispensées à leurs bénéficiaires sans leur participation et les traitements de chocs (de droite), imposés à des réfractaires qui n’auraient pas l’intelligence de leur situation sont les seules variétés tolérées de « la réforme », désormais indexée de préférence sur la régression. Sans doute, entre le libéralisme social et le socialisme libéral, la différence est-elle encore sensible ; mais le contenu est solidaire de la méthode : c’est à la radicalité des combats auxquels les réformes, mais indexées sur le progrès, peuvent donner un objectif ou une issue provisoire que celles-ci doivent leur sens. C’est pourquoi la gauche au pouvoir doit moins être jugée sur les résultats qu’elle n’a pas atteints que sur les combats qu’elle n’a pas menés, au nom de la démobilisation sociale qu’elle a elle-même entretenue. Elle se prépare à récidiver, prête, une fois encore, à dénoncer comme utopie son réalisme de la veille. Pourtant, la radicalité est moins impuissante qu’on ne le dit : il suffit de comparer les transformations sociales qu’elle a favorisées (et les reculs sociaux qu’elle a permis de contenir) aux effets d’une efficacité technocratique qui ne cesse de confondre l’urgence des solutions qu’elle assène et l’urgence des besoins sociaux à satisfaire.
 
Les urgences du présent invitent, selon la même logique, à différer les utopies d’avenir. Faut-il s’en plaindre ? Les lamentations sur l’impuissance de l’utopie (car elle détournerait des combats présents) ou sur la perversité de l’utopie (car ses rêves se transformeraient en cauchemars) ne sauraient avoir le dernier mot.

L’utopie est le revers indispensable de l’urgence. Sous la chape des besoins urgents grondent des aspirations utopiques. Utopie ? Et pourquoi pas ? L’utopie ne figure pas, en surface, sur la carte des sociétés existantes. Mais elle est logée, en profondeur, au cœur des virtualités du présent. Ses adresses sont multiples. N’en retenons qu’une seule : dans les sociétés développées, le chômage et la précarité, la misère et l’insécurité de l’existence tracent d’un trait épais le cercle de l’urgence et fixent les cibles des combats qu’elle commande : la réduction du temps de travail et l’obtention d’un revenu social garanti. Ces objectifs sont à la fois urgents et concrètement utopiques, puisqu’ils tracent, mais en pointillés, les contours d’une civilisation où la satisfaction des besoins ne serait plus entièrement conditionnée par le travail nécessaire et où le déploiement de l’activité humaine ne serait plus entièrement dévoré par le travail contraint.

La résistance au présent sinistré pointe en direction d’un avenir libéré. Sous les déchets de l’ordre se tiennent des gisements d’utopie. Dialectique  ? Et pourquoi pas ? La dialectique, pour peu qu’on la repense, ne se confond pas avec les caricatures qui ont justifié son discrédit. Depuis Fourier au moins, nous savons que les misères civilisées sont les formes destructrices de potentialités émancipatrices. Ainsi le chômage et la précarité accomplissent à leur intolérable façon la réduction du temps de travail et la redistribution de l’activité humaine, comme le RMI et l’assistance sont les figures grimaçantes et misérables de la satisfaction des besoins.

Dans tous les domaines, l’action au présent permet de détecter des possibilités latérales et des virtualités contrariées ; elle invite à projeter et à inventer les formes de leur accomplissement - à esquisser les contours d’une autre civilisation : une société où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. Communisme  ? Et pourquoi pas ? Laissons la peur du mot, si l’on peut garder la chose : l’idéal, mais branché sur le réel, d’une société où l’affairement désordonné de quelques-uns ne serait pas la condition du développement mutilé de tous les autres. […]

Enracinée dans l’oppression qu’elle tente de conjurer, la rébellion se tient à la verticale d’une histoire désastreuse qu’elle tente de prendre à revers, plutôt qu’à l’horizontale d’une histoire promise dont on espère délivrer le sens. 

Épilogue

Que serait l’engagement sans emportement ? Un tourment d’intellectuel livré en pâture à ses pairs et ses compères ; un sujet de dissertation qui, littéralement, n’engage à rien.

Il faut de tout pour faire un monde :

… des fonctionnaires du diagnostic et des experts de l’expertise, des spécialistes de la complexité et des laboureurs de la spécialité, des chantres de la modestie et des aèdes de la grandeur, des faiseurs de faisabilité et des diseurs de dicibilité : des efficaces de la gestion ;

… des professionnels du fondement et des bâtisseurs d’échafaudage, des ripolineurs de façades et des compositeurs de vertus, des jardiniers de l’être et des promoteurs du vide, des philosophes du post et des moralistes du kitsch : des esthètes du consensus ;

… des mémorialistes sans mémoire et des devins sans idéal, des notaires de l’histoire et des fossoyeurs de l’avenir, des tenanciers d’archives et des dépositaires de secrets, des témoins diplomates et des vice versa : des historiens du présent ;

… des journalistes du terroir et des reporters des trottoirs, des éditorialistes du Figaro et des politologues d’Instituts, des leaders d’opinion et des créateurs de marketing, des goûteurs de vins et des testeurs d’ivresse : des commentateurs d’actualité ;

… des éducateurs d’éducateurs et des conseillers des conseillers, des décideurs de décisions et des exécuteurs de basses-œuvres, des fabricants de neuroleptiques et des animateurs de télévision : des extrémistes de l’onction ;

… des guichetiers de l’aumône et des préposés de la compassion, des journaliers du réalisme et des saisonniers de la rigueur, des députés de droite et des députés de gauche : des actionnaires de l’action ;

… des gros plans télévisés et des arrière-plans anonymes, des habitants des beaux quartiers et des musulmans des banlieues, des souris des villes et des rats des champs, des tuyaux et des plombiers... et l’inévitable raton-laveur.

Mais rien n’interdit de préférer,

… aux responsables efficaces et aux fondateurs prolixes, Marx et Fourier ;

… aux historiens notariés et aux commentateurs patentés, Walter Benjamin ;

… aux rebouteux diplômés et aux représentants attitrés, le sous-commandant Marcos ;

… aux contrastes imaginaires et aux noces consensuelles : les ruptures franches et les complots séditieux, fomentés par les détecteurs de catastrophes et les prospecteurs d’utopie.

Henri Maler (novembre 1995)

[1] M. Foucault, « Préface », in R. Knobelspiesse, Q.H.S. : quartier de haute sécurité, Paris, Stock, 1980, dans Dits et Ecrits, t. 4 p. 7. 

[2] Au sens où l’entendait Foucault, au sens où l’entend Jacques Rancière (La mésentente, Galilée, 1995).

Le texte intégral est accessible ici 

Note : Henri Maler écrit "Sans doute, entre le libéralisme social et le socialisme libéral, la différence est-elle encore sensible ". C'est le seul moment où ce texte nous semble totalement daté. Avec l'arrivée de Hollande et de Valls aux commandes de l'Etat, cette différence s'est totalement estompée dans une logique du glissement généralisé, tous ensemble avec le capital contre le peuple, de la gauche de droite et de la droite de droite vers certaines des "valeurs" du FN et des thèmes du choc des civilisations ...

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