11 Novembre, jour du souvenir ? Jour de réflexion politique ?

  

Histoire et mémoire : un couple antinomique ? (Enzo Traverso)

(cet article a été publié sur ce blog le 11 novembre 2012)

En ce jour de célébration du 11 Novembre nous proposons ces lignes extraites de l'introduction faite par Enzo Traverso à son livre, à notre avis important, Le passé, modes d’emploi : histoire, mémoire, politique. Elles nous semblent une bonne façon d'approcher, par-delà ce qui y est dit de la guerre de 14-18, la question de notre obsession mémorielle et, en particulier, de ses composantes politiques. 

Par commodité de lecture nous donnons ci-dessous le court passage évoquant la "Grande Guerre" que nous faisons suivre, pour ceux qui voudraient aller plus loin, de l'extrait plus long où il s'insère. Nous proposons enfin le lien vers l'ensemble de l'introduction de cet ouvrage.

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La modernité, selon Benjamin, se caractérise précisément par le déclin de l’expérience transmise, un déclin dont il marquait symboliquement l’avènement dans la Première Guerre mondiale. Lors de ce trauma majeur de l’Europe, plusieurs millions de personnes, surtout des jeunes paysans qui avaient appris de leurs ancêtres à vivre selon les rythmes de la nature, à l’intérieur des codes du monde rural, furent brutalement arrachés à leur univers social et mental. Ils furent soudainement plongés « dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et, au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain ». 

Les milliers de soldats revenus du front muets et amnésiques, commotionnés par les Shell Shocks dus à l’artillerie lourde qui pilonnait sans cesse les tranchées ennemies, incarnaient cette césure entre deux époques, celle de la tradition forgée par l’expérience héritée et celle des cataclysmes qui se dérobent aux mécanismes naturels de transmission de la mémoire. [...]
 
Au fond la Grande Guerre ne faisait qu’achever, sous une forme convulsive, un processus dont les origines ont été magistralement étudiées par Edward P. Thompson dans un essai sur l’avènement du temps mécanique, productif et disciplinaire de la société industrielle. D’autres traumas ont marqué l’« expérience vécue » du XXe siècle, sous la forme de guerres, génocides, épurations ethniques ou répressions politiques et militaires. Le souvenir qui en est issu ne fut ni éphémère ni fragile, il fut même fondateur pour plusieurs générations incapables de percevoir la réalité autrement que sous la forme d’un univers fracturé, mais il ne se donna point comme expérience du quotidien, transmissible à une nouvelle génération. Une première réponse à notre question initiale pourrait donc se formuler ainsi : l’obsession mémorielle de nos jours est le produit du déclin de l’expérience transmise, dans un monde qui a perdu ses repères, défiguré par la violence et atomisé par un système social qui efface les traditions et morcelle les existences.

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D’où vient [l'] obsession mémorielle ? 

Ses ressorts sont multiples, mais elle tient tout d’abord à une crise de la transmission au sein des sociétés contemporaines. On pourrait évoquer à ce propos la distinction suggérée par Walter Benjamin entre l’« expérience transmise » (Erfahrung) et l’« expérience vécue » (Erlebnis). La première se perpétue presque naturellement d’une génération à l’autre, forgeant les identités des groupes et des sociétés dans la longue durée; la seconde est le vécu individuel, fragile, volatile, éphémère. Dans son Passagen-Werk, Benjamin considère cette « expérience vécue » comme un trait marquant de la modernité, avec le rythme et les métamorphoses de la vie urbaine, les chocs électriques de la société de masse, le chaos kaléidoscopique de l’univers marchand. L’Erfahrung est typique des sociétés traditionnelles, l’Erlebnis appartient aux sociétés modernes, tantôt comme la marque anthropologique du libéralisme, de l’individualisme possessif, tantôt comme produit des catastrophes du XXe siècle, avec leur cortège de traumatismes qui ont affecté des générations entières sans pouvoir devenir un héritage s’inscrivant dans le cours naturel de la vie. 

[Passage proposé ci-dessus]

Mais il faut s’interroger sur les formes de cette obsession. La mémoire – à savoir les représentations collectives du passé telles qu’elles se forgent dans le présent – structure les identités sociales en les inscrivant dans une continuité historique et en leur donnant un sens, c’est-à-dire un contenu et une direction. Partout et toujours, les sociétés humaines ont possédé une mémoire collective et l’ont entretenue par des rites, des cérémonies, voire des politiques. Les structures élémentaires de la mémoire collective résident dans la commémoration des morts. Traditionnellement, dans le monde occidental, les rites et les monuments funéraires célébraient la transcendance chrétienne – la mort comme passage vers l’au-delà – et, en même temps, réaffirmaient les hiérarchies sociales d’ici-bas. 

Dans la modernité, les pratiques commémoratives se métamorphosent. D’une part, avec la fin des sociétés d’Ancien Régime, elles se démocratisent en investissant la société dans son ensemble ; d’autre part, elles se sécularisent et se fonctionnalisent en véhiculant de nouveaux messages adressés aux vivants. À partir du XIXe siècle, les monuments commémoratifs consacrent des valeurs laïques (la patrie), défendent des principes éthiques (le bien) et politiques (la liberté), ou célèbrent des événements fondateurs (guerres, révolutions). Ils commencent à devenir les symboles d’un sentiment national vécu comme une religion civile. Selon Reinhart Koselleck, « Le déclin de l’interprétation chrétienne de la mort laisse ainsi le champ libre à des interprétations purement politiques et sociales. Amorcé par la Révolution française, le berceau des premières guerres démocratiques du monde moderne, le phénomène s’est approfondi après la Grande Guerre, lorsque les monuments aux soldats tombés au combat ont commencé à baliser l’espace public dans chaque village.

Aujourd’hui, le travail du deuil change d’objet et de formes. En ce tournant de siècle, Auschwitz devient le socle de la mémoire collective du monde occidental. La politique de la mémoire – commémorations officielles, musées, films, etc. – tend à faire de la Shoah la métaphore du XXe siècle comme âge des guerres, des totalitarismes, des génocides et des crimes contre l’humanité. Au centre de ce système de représentations s’installe une figure nouvelle, celle du témoin, le rescapé des camps nazis. Le souvenir dont il est porteur et l’écoute qu’on lui réserve (après des décennies d’indifférence) ont secoué l’historien, en faisant désordre dans son chantier et en perturbant son mode de travail. D’une part, il a dû se rendre à l’évidence des limites de ses procédés traditionnels de mise en histoire, des limites de ses sources et de l’apport indispensable des témoins pour essayer de reconstituer des expériences comme l’univers concentrationnaire et la machine exterminatrice du nazisme. Le témoin peut lui apporter des éléments de connaissance factuelle inaccessibles par d’autres sources, mais aussi et surtout peut l’aider à restituer la qualité d’une expérience historique, qui change de texture une fois enrichie par le vécu de ses acteurs. D’autre part, l’arrivée du témoin, et donc l’entrée de la mémoire dans le chantier de l’historien, remet en cause certains paradigmes bien solides. Ceux, par exemple, d’une histoire structurale conçue comme un processus d’accumulation, dans la longue durée, de multiples strates (territoire, démographie, échanges, institutions, mentalités) qui permettent d’appréhender les coordonnées globales d’une époque, mais laissent bien peu de place à la subjectivité des hommes et des femmes qui font l’histoire. 

Nous sommes entrés, pour reprendre les mots d’Annette Wieviorka, dans l’« ère du témoin », désormais placé sur un piédestal, incarnation d’un passé dont le souvenir est prescrit comme un devoir civique. Autre signe de l’époque, le témoin est de plus en plus identifié à la victime. Ignorés pendant des décennies, les rescapés des camps d’extermination nazis deviennent aujourd’hui, à leur corps défendant, des icônes vivantes. Ils sont figés dans une posture qu’ils n’avaient pas choisie et qui ne correspond pas toujours à leur besoin de transmettre leur expérience vécue. D’autres témoins jadis montrés en exemple comme des héros, tels les résistants qui prirent les armes pour combattre le fascisme, ont perdu leur aura ou sont carrément tombés dans l’oubli, engloutis par la « fin du communisme » qui, éclipsé de l’histoire avec ses mythes, a emporté dans sa chute les utopies et les espoirs qu’il avait incarnés. La mémoire de ces témoins n’intéresse plus grand monde, à une époque d’humanitarisme où il n’y a plus de vaincus mais seulement des victimes. 


Cette dissymétrie du souvenir – la sacralisation des victimes auparavant ignorées et l’oubli des héros jadis idéalisés – indique l’ancrage profond de la mémoire collective au présent, avec ses mutations et ses renversements paradoxaux. La mémoire se décline toujours au présent, qui détermine ses modalités : la sélection des événements dont il faut garder le souvenir (et des témoins à écouter), leur interprétation, leurs « leçons », etc. Elle se transforme en enjeu politique et prend la forme d’une injonction éthique – le « devoir de mémoire » – qui devient souvent source d’abus. Les exemples ne manquent pas. Toutes les guerres de ces dernières années, de la première à la deuxième guerre du Golfe, en passant par celle du Kosovo et celle de l’Afghanistan, ont été aussi des guerres de la mémoire, puisqu’elles ont été justifiées par l’évocation rituelle du devoir de mémoire. Saddam Hussein, Arafat, Milosevic et George W. Bush ont été comparés à Hitler dans les slogans des manifestations, sur les affiches, dans les médias et lors des discours de certains leaders politiques. L’islamisme politique est souvent assimilé au fanatisme nazi. L’historien israélien Tom Segev indique que Menahem Begin avait vécu l’invasion israélienne du Liban, en 1982, comme un acte réparateur, le succédané fantasmatique d’une armée juive qui aurait chassé les nazis de Varsovie en 194318. 


Plus récemment, en 2002, le Consistoire central des israélites de France déclarait que ce pays était à la veille d’une vague d’antisémitisme comparable à celle qui déferla dans l’Allemagne nazie lors de la Nuit de cristal en novembre 1938. Pour l’écrivain portugais José Saramago, en revanche, l’occupation israélienne des territoires palestiniens serait comparable à l’Holocauste. Pendant la guerre en ex-Yougoslavie, les nationalistes serbes voyaient les épurations ethniques contre les Albanais du Kosovo comme une revanche contre l’ancienne oppression ottomane, tandis qu’en France, les professionnels de l’anticommunisme voyaient dans les bombes sur Belgrade une défense de la liberté contre le totalitarisme. La liste pourrait continuer. 

La dimension politique de la mémoire collective (et les abus qui l’accompagnent) ne peut qu’affecter la manière d’écrire l’histoire. Ce livre se propose d’explorer les relations entre l’histoire et la mémoire et d’analyser certains aspects de l’usage public du passé. La matière qui s’offre à une telle réflexion est inépuisable. Je me suis fondé sur quelques thèmes connus et sur lesquels j’ai travaillé au cours de ces dernières années. D’autres, tout aussi importants, sont exclus ou à peine évoqués dans cet essai qui voudrait s’inscrire dans un débat bien plus vaste et toujours ouvert.

 
A lire aussi 
   

Extrait 

 « Détrousseurs de cadavres et imposteurs »


« Johnny s’en va-t-en guerre », de Dalton Trumbo, trad. Andrée R. Picard, éd. Actes Sud, 2004 

Commémorer, pour quoi faire ? La question intéresse bien sûr les historiens mais c’est à un écrivain et scénariste américain, Dalton Trumbo, que l’on doit sans doute sur ce sujet, les paroles les plus fortes. Son roman « Johnny s’en va-t-en guerre », paru en 1939 et dont le héros est un soldat américain de la Première Guerre mondiale, est toujours d’actualité :
« Vous entendrez toujours de gens qui sacrifient volontiers la vie des autres. Ils font beaucoup de tapage et ils n’arrêtent pas de parler. Vous en trouvez dans les églises et les écoles et les journaux et les corps législatifs et les congrès. C’est leur métier. Leurs paroles sonnent bien. La mort plutôt que le déshonneur. Le sol sanctifié par le sang. Ces hommes qui sont morts noblement. Ils ne sont pas morts en vain. Nos glorieux morts [...].
Personne en dehors des morts ne sait si toutes ces idées dont parlent les gens valent la peine qu’on meure pour elles ou non. Mais les morts ne parlent pas. Aussi toutes les paroles sur la noblesse de la mort et le caractère sacré du sang versé et l’honneur sont-elles mises dans la bouche des morts par des détrousseurs de cadavres et des imposteurs qui n’ont pas le droit de parler au nom des morts.
Si un homme dit plutôt la mort que le déshonneur c’est un sot ou un menteur car il ne sait pas ce qu’est la mort [...]. S’il est assez sot pour croire que la mort vaut mieux que le déshonneur qu’il se mette sur les rangs et qu’il meure. Mais qu’on laisse donc les petits gars tranquilles quand ils sont trop occupés pour aller se battre. Et qu’on laisse également les gars tranquilles quand ils disent que préférer la mort au déshonneur c’est de la foutaise et que la vie est plus importante que la mort [...]. »
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