Combattre le FN par le maintien (sic) des "principes moraux" du PS et de l'UMP ?

Pour l'Enseignante à l'université d'Avignon, Marion Fontaine : "La montée du Front national n'est pas inéluctable."


Avignon : pourquoi le Vaucluse vote Front national ?

Recueilli par KATHY HANIN Midi Libre 30/05/2013 

[voir nos commentaires pour le NPA 34 en fin d'entrevue]
 
Pour l'Enseignante à l'université d'Avignon, Marion Fontaine : "La montée du Front national n'est pas inéluctable." (AFP - BERTRAND GUAY) 
Enseignante à l'université d'Avignon, Marion Fontaine décortique les raisons d'un vote Front National qui s'ancre depuis le début des années 90 et se normalise. Interview.
Maître de conférence en histoire contemporaine, Marion Fontaine est spécialiste de l'histoire politique des classes populaires et des questions d'extrême droite dans le Nord-Pas-de-Calais. À Avignon depuis trois ans, elle a élargi son champ d'étude au Vaucluse, terreau fertile du Front national depuis une trentaine d'années.

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Comment expliquer les scores très élevés du Front national en Vaucluse aux dernières élections ?

C'est un vote qui s'est normalisé au fil des ans. Voter Front national n'est plus tabou. Ce n'est plus un vote protestataire, c'est clairement devenu un vote d'adhésion pour les électeurs. Le Vaucluse compte désormais trois conseillers généraux d'extrême droite, deux députés , Jacques Bompard et Marion Maréchal Le Pen, et deux maires, c'est unique en France !

À quand remonte la percée du FN en Vaucluse ?

Le parti devient "visible" au niveau national en 1983. En Vaucluse, les bons scores du FN remontent au début des années 90. À l'élection présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, arrive légèrement en tête au premier tour avec 25,8 % des voix.

Sur quoi prospère le FN ?

Il y a eu un Vaucluse "rouge" fortement marqué à gauche. Le FN a trouvé un terreau dans sa déstructuration, dans la désindustrialisation aussi. Ce n'est pas un département très industriel mais certaines villes, comme Apt, ont concentré beaucoup de petites usines et de PME.

La pauvreté du département est-elle aussi une des causes de ce vote extrémiste ?

C'est vrai que la situation n'est pas très brillante. On retrouve là le triptyque chômage, délinquance, immigration. Même si le chômage est élevé à 12,8 %, il l'est moins que dans l'Hérault, par exemple, où le FN a fait "seulement" 19 % au premier tour des dernières législatives, alors qu'il est monté à 30,4 % en Vaucluse.

Même constat pour la délinquance : elle est, en Vaucluse, supérieure à la moyenne nationale mais il y a d'autres départements où c'est bien pire, l'Hérault encore ou les Bouches-du-Rhône. On note aussi, ici comme ailleurs, des formes de racisme colonial, cicatrices de la guerre d'Algérie. Ce ne sont donc pas des causes suffisantes pour justifier à elles seules le vote FN.

Quelle autre explication alors ?

Le Vaucluse est le département où la part des salariés du commerce est la plus élevée de France. Et le salaire moyen des ouvriers, beaucoup dans l'agriculture et le bâtiment, y est un des plus faibles du pays. Cette structure sociologique correspond au fondement historique des mouvements d'inspiration poujadiste contestant la légitimité des institutions. Le Vaucluse a d'ailleurs été le département dans lequel le parti de Pierre Poujade a obtenu son meilleur score en 1956.

Qui vote FN aujourd'hui ?

L'électorat du Front national assimile ces employés et ouvriers, la petite bourgeoisie du commerce, vivier idéologique ancien, et un vote populaire plus récent. Malgré la faiblesse de l'appareil militant. Même si, rappelons-le, le premier vote ouvrier, c'est l'abstention. Dans la partie occidentale du département, où le vote FN est particulièrement élevé, la présence des rapatriés d'Algérie, de leurs descendants et de garnisons militaires accentuent le phénomène.

Pourquoi vote-t-on FN ?

C'est un vote multiforme, nourri par la peur des nouveaux arrivants d'où qu'ils viennent, pas seulement les immigrés, plus prégnant dans les zones périurbaines et les petites villes - Avignon est épargnée - mais qui gagne les villages. Le message du parti est brouillé, le vote n'est plus, ou plus uniquement, idéologique. D'où l'enjeu de le remettre en perspective. Ce parti prône l'exclusion, ce qui pose un réel problème pour la démocratie.

Il y a un vrai enjeu avec les prochaines municipales ?

Le FN est dans une stratégie de conquête du pouvoir et désormais d'ancrage local, ce qui est inquiétant pour le jeu démocratique. Plus son score est élevé, plus les partis traditionnels ont peur de s'aliéner les électeurs et semblent tétaniser. Il faut qu'ils apportent des réponses claires. S'ils ne maintiennent pas leurs principes moraux, alors le FN a déjà gagné.

Le Vaucluse est une terre d'expérience unique pour le FN ?

Oui, on risque de voir s'y jouer une recomposition de la droite. La droite traditionnelle va se casser en deux, avec une droite très dure et un centre droit. Mais on peut aussi imaginer que c'est une terre d'expérience de la reconquête des électeurs du Front. Comment exclure 20 % des électeurs ? Il n'y a pas de fatalité. Le plus dangereux serait de considérer que la montée du Front national est inéluctable.

Note du blog : cette entrevue, au demeurant utile pour mieux cerner le FN, ne va pas jusqu'au bout de l'analyse des causes de l'existence du FN et nous semble ainsi passer à côté de l'essentiel. Le FN doit son renforcement politique (qui reste cependant encore à préciser par-delà les approximations médiatiques du phénomène) à l'alignement des forces principales de la gauche sur les credos néolibéraux. Cela s'est produit au début des années 80 sous la présidence de François Mitterrand et cela a été reconduit jusqu'à l'épisode calamiteux du gouvernement de gauche plurielle de Lionel Jospin (avec la collaboration active du PCF). Le pied de nez de l'histoire veut que ce soit précisément à la présidentielle de 2002 que Le Pen (le père) ait "sorti" le sortant, le candidat-premier ministre socialiste, champion toutes catégories des privatisations ! Ainsi était magistralement signée la contribution du PS à la renaissance du FN !

Ce parti, malgré des hauts et des bas, a réussi à se positionner durablement sur les débris politiques (et sociaux) induits par le bipartidisme droite-gauche alimenté au consensus sur les mesures libérales à prendre contre le monde du travail, contre les femmes, les immigrés, les pauvres, les jeunes... Dans le contexte de la grave crise capitaliste ouverte en 2008 et la confirmation que François Hollande poursuivait, de façon accélérée, la dégénérescence social-libérale du PS, nous ne croyons pas que le maintien "des principes moraux", qui plus est, chez des partis structurellement gangrénés par leur connivence avec le patronat, soit, comme le pense la professeure interviewée, la réponse à opposer au FN. Le PS comme l'UMP sont certes travaillés par un amoralisme, lui-même producteur de corruption, typiquement bourgeois (Cahuzac, Guéant...). Mais ledit amoralisme n'est que l'envers de la médaille d'une politique, nous disons bien politique, en faveur de l'argent, des profits, du capital, contre les salaires, contre les pensions, contre l'emploi, contre les droits élémentaires à une vie digne pour tous sur la base d'une autre répartition des richesses. 

Ce primat du social "antisocial", car foncièrement asocial, chez ces gouvernants (masqué momentanément par la polémique instrumentalisation "sociétale" de la question essentielle de l'égalité des droits en faveur des LGBTI) étant ainsi repéré comme fonctionnel au système en place, il revient alors aux anticapitalistes et aux antilibéraux conséquents de retrouver  la morale (non point le moralisme) de l'égalité des droits et ainsi de combattre ce gouvernement pour contribuer à battre l'extrême droite (et la droite) qu'il contribue à mettre en selle  ! Autant dire aussi qu'il est plus que contre-productif de prétendre rassembler "la gauche", par infléchissement de la politique du PS, vers...la gauche, au prix par exemple d'un accès de Jean-Luc Mélenchon au poste de premier ministre de Hollande  ! Infléchir une chimère de gauche ou combattre la réalité social-libérale, il faut choisir !

Antoine
Lu sur L'Hérault du jour (29 mai 2013)
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