Sur la sortie de l’Euro et le débat en cours en France


Une sortie de l’euro ne garantit pas une politique progressiste



Ce débat, ouvert antérieurement par le M’pep (scission d’ATTAC) et l’économiste Jacques Sapir, a été revitalisé par Frédéric Lordon, électron libre de l’altermondialisme. Celui-ci avait antérieurement mis en avant sur le commerce international des positions fondées sur un antagonisme entre salariés français et chinois qui serait aussi pertinent que l’antagonisme de classe pour analyser la réalité actuelle [1]. Lordon a publié en juillet dernier dans Marianne, une interview conjointe avec Emmanuel Todd, sociologue intéressant mais pour le moins incertain politiquement [2]. Ensuite, Lordon a commis dans Le Monde diplomatique d’août 2013 un article intitulé «Contre une austérité à perpétuité- Sortir de l’Euro ?". S’en sont suivies deux réponses émanant l’une de Benjamin Coriat et Thomas Coutrot (membres des Economistes atterrés) à l’interview dans Marianne [3], l’autre de Pierre Khalfa à l’article du Monde diplomatique [4]. Il s’agit plus ici de revenir sur le fond de la question que de distribuer des bons et mauvais points aux protagonistes du débat.

Un rappel : une sortie de l’euro ne garantit pas une politique progressiste

Un point fait justement consensus entre les critiques de Lordon et a toujours été souligné par le NPA : une sortie de l’€ ne garantit en rien une politique progressiste :

- le Royaume-Uni n’est pas dans l’€, la politique menée par Blair puis Cameron n’est en rien fondamentalement différente de celles conduites en Europe continentale et les perspectives de croissance sont limitées. En Suède, la non-appartenance à l’Euro (rejeté par référendum en 2003), n’a pas évité une politique de remise en cause partielle des politiques sociales, de flexibilisation du marché du travail, de privatisations.
- dans le passé, la France n’était pas dans l’€ (qui n’existait pas), cela n’a pas empêché le thème de la « contrainte extérieure » d’être utilisé, tant par la droite que la « gauche » (sous Mitterrand), pour justifier des politiques antisociales.
- La sortie de l’€ n’est pas la « baguette magique » qui permettrait d’adoucir l’affrontement nécessaire avec les forces dominantes internes et externes que devrait mener un « gouvernement au service des travailleurs » parvenu au pouvoir dans un Etat européen (ou dans plusieurs d’entre eux).

Pas d’illusions sur la seule sortie de l’euro

Le discours sur la sortie de l’€ comme moyen décisif pour se libérer du « carcan de Bruxelles » et mener des politiques progressives repose sur une mauvaise analyse. Le traité de Maastricht a représenté une étape majeure dans l’évolution de l’Union européenne. Mais l’Euro n’est qu’une des contraintes auxquelles se heurteraient un gouvernement anti-austérité, un gouvernement des travailleurs.

Commission et Cour de justice européenne interviendraient dès que seraient prises des mesures anticapitalistes (et même seulement antilibérales).

- la Commission condamnerait la France, par exemple, pour baisser la Tva des produits de première nécessité sans accepter un éventuel veto des autres pays, pour ne pas réduire assez vite ses déficits, etc.
- la France serait traînée devant la Cour de justice européenne pour entrave à la concurrence si elle imposait aux salariés employés sur le territoire français (quelle que soit leur nationalité et leur statut d’emploi) d’être payés conformément au droit social national, si elle mettait en place un système de crédit subventionné favorisant par exemple le logement, si elle réglementait les mouvements de capitaux, si elle imposait des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, etc.

Face à l’Euro, des mesures concrètes importeraient plus que des proclamations. La proclamation d’une sortie immédiate de l’Euro serait inutile et son coût important : désordre accru pesant sur la vie quotidienne des travailleurs (c’est un point essentiel), dévaluation du Franc reconstitué, accroissement de la facture pétrolière (sans parler de la dette extérieure si elle n’était pas annulée [5] - ce que préconise le NPA) qui ne serait pas forcément compensé par plus d’exportations. Par contre un gouvernement des travailleurs prendrait immédiatement des mesures unilatérales (contrôle des mouvements des capitaux, expropriation des banques) et proposerait leur élargissement. Il mettrait fin à l’indépendance de la Banque de France et commencerait de fait à émettre des Euros pour financer sa politique. Le processus de rupture avec la zone Euro serait de fait entamé. La politique monétaire et de crédit aurait comme fil directeur : « Pas un seul sacrifice pour l’euro ».

De façon générale, un gouvernement au service des travailleurs devrait engager des actions unilatérales de réorientation de l’économie et de la société et d’amélioration immédiate des conditions de vie des couches populaires dont il proposerait l’extension à l’ensemble de l’Europe. Ce serait, comme disent les juristes, une rupture de facto (de fait) avec l’Union européenne qui n’empêcherait pas de négocier [6] pour faire pression sur les autres Etats-membres (en comptant, bien sûr, surtout sur les mobilisations dans ces pays).

En fonction des évènements, dans le ou les pays engagés dans un processus de transition vers un autre modèle de société, se poserait la question de mesures de défense des nouvelles conquêtes pour éviter un scénario du type 1981-82 (mesures sociales en France et effondrement du commerce extérieur). Il faudrait en venir aussi à une rupture ouverte (de jure- de droit-) avec les traités européens, avec l’Union européenne et donc avec l’Euro.

Enfin, un tel processus ne se ferait pas sans affrontements majeurs où ce seraient les rapports de force qui seraient décisifs. A chaque étape, un gouvernement des travailleurs devrait se préparer au coup suivant. Accessoirement, cela rend illusoire le scénario d’une relève en douceur de la monnaie unique par un édifice « monnaie commune + devises nationales », telle qu’elle est avancée par Lordon dans son article du « Monde diplomatique ». 

La zone euro peut s’effondrer

Autre chose est l’analyse selon laquelle l’€ est en sursis du fait des vices congénitaux des traités européens. La zone € est effectivement toujours dans l’incertitude. Comme les partisans du « Non » à Maastricht l’avaient annoncé, elle a échoué à remplir ses objectifs proclamés d’homogénéisation économique de ses composantes. Les rapports entre les Etats européens sont de plus en plus dissymétriques. Les mécanismes de décision patinent à chaque fois qu’un des grands Etats est réticent. C’est le cas en ce moment pour l’union bancaire pourtant annoncée à grands sons de trompe comme marquant une nouvelle étape de prévention des crises bancaires.

On peut penser qu’une sortie de l'euro, ou une partition de la zone euro, pourrait être impulsée par les Etats bourgeois dominants (Allemagne) si des dettes souveraines ou des crises bancaires généraient des perturbations trop coûteuses pour les mécanismes de coopération existants (comme le MES-Mécanisme Européen de Solidarité-). Mais les positions concrètes d’Angela Merkel sont révélatrices qu'un tel choix n’est actuellement pas celui des bourgeoisies européennes. D’autant que la question n’est pas qu’économique. Et que la décision serait certainement prise en fonction de considérants politiques renvoyant au positionnement global des Etats capitalistes européens.

Le saut possible dans cet inconnu n'est pas à ignorer. Mais cela n’ouvrirait pas forcément un horizon radieux pour les peuples et les travailleurs d’Europe. Tout au contraire, un effondrement de l’Euro, comme produit des coups de boutoir de la crise et des contradictions des politiques des bourgeoisies européennes, inaugurerait une période de tensions nationales qui déboucheraient sur un renforcement et un accès possible au pouvoir de l’extrême-droite.


Le fait que cet horizon fasse partie des possibles rend encore plus nécessaire pour les anticapitalistes, outre l’intervention active dans les luttes, la mise en avant d’une autre perspective sociale et civilisationnelle en phase avec les préoccupations des mouvements comme Occupy Wall Street et les Indignés mais posant simultanément, contrairement à ces mouvements, la question du pouvoir. 

L’horizon de la rupture
 
Comment rompre avec les politiques de régression sociale en Europe ? Un projet de réorientation progressiste de l’Union européenne a-t-il une pertinence pratique ? Il est de fait que bourgeoisies européennes et forces politiques dominantes, de droite et de gauche, sont unifiées sur l’essentiel d’un programme d’austérité et de casse des acquis sociaux. Par contre, les salariés et l’ensemble des dominés continuent de lutter pays par pays. Sur la base de ces constats, on peut penser que la seule perspective crédible est aujourd’hui celle d’une victoire sociale et politique dans un pays. Mais celle-ci pourrait ébranler l’ensemble de l’édifice et il faudrait agir pour en étendre la dynamique aux Etats voisins. Ceci dans un cadre où bourgeoisies nationale et internationale se mobiliseraient opiniâtrement pour faire avorter ou détourner le processus.

La question des voies et du niveau d’un processus de rupture avec les politiques de l’Union européenne est notamment posée dans l’ouvrage dirigé par Cédric Durand «En finir avec l’Europe » [7]. Elle apparaît explicitement dans la contribution de Coriat et Coutrot avec des formulations vagues mais assez correctes : « Nous pensons quant à nous que si des ruptures politiques sont dans l’avenir inévitables face à un néo-libéralisme radicalisé et politiquement insoutenable, ces ruptures, selon toute probabilité, s'opéreront bien d'abord au plan national. La Grèce, le Portugal, l'Espagne, où de puissants mouvements citoyens ont commencé à émerger, sont les candidats immédiats et l'éventail des possibles va s'élargir à mesure que la crise continuera à s'approfondir. Mais aucun des pays singuliers conduits à la rupture ne pourra par lui même et en solitaire tracer sa voie hors de la crise.»

Pierre Khalfa prétend être plus précis mais, ce faisant, il s’enferre dans une logique étapiste illusoire où un «gouvernement de gauche » ( ??) discourrait, négocierait, pourrait même ne pas violer formellement les traités européens. A propos de l’Euro, il s’en tire par un tour de passe-passe : « Sans une transformation en profondeur des États-nations qui les soustrairait à cette domination, ce qui suppose un changement politique radical, la sortie de l’euro ne peut permettre une rupture avec le néolibéralisme et si cette transformation a lieu, elle rend inutile la sortie de l’euro. ». Le mérite de Khalfa est de ne pas s’enferrer dans le nationalisme, mais il tend à transposer au niveau européen la ligne zigzagante suivie au niveau français par le Front de Gauche (auquel par ailleurs il appartient).

Henri Wilno





[1] Frédéric Lordon -Comment rompre avec le libre-échange- La démondialisation et ses ennemis- Le Monde diplomatique, août 2011. [On trouvera l'article de Lordon ici]

[2] « Lordon-Todd : Les intellectuels vont devoir parler au peuple »
http://www.marianne.net/Lordon-Todd-Les-intellectuels-vont-devoir-parler-au-peuple_a229828.html

[3] voir à la suite de l’interview de Lordon et Todd. Remarque : Marianne a fait des coupes dans le texte de Coriat et Coutrot.


[5] Jacques Sapir avance sur l’impact d’une sortie de l’Euro sur la dette extérieure une argumentation à étudier, même si Pierre Khalfa se croit autorisé à l’écarter sans examen réel.

[6] Rappel historique : comme les bolcheviks russes en leur temps l’ont fait. Un pays en transition ne peut faire abstraction de son environnement.

NPA 34, NPA