Barrage de Sivens, Grand Paris, réforme des Régions... ce territoire qu'on nous... déménage !


Productivisme ? Parler d’agro-industrie capitaliste ou de capitalisme agro-industriel serait plus juste, mais probablement s’agit-il de gros mots




Extraits

Ce qui se passe depuis deux ans dans la vallée du Trescou à propos du projet de barrage de Sivens (Tarn) et qui vient brutalement de s’accélérer avec la mort d’un jeune opposant, suite à une charge nocturne de la gendarmerie, illustre à nouveau, et dramatiquement, le déménagement du territoire qui est actuellement à l’œuvre en France.

Au même moment — et ce n’est pas une coïncidence — les plus hautes autorités discutent en effet de deux grands chantiers à implications géographiques extrêmement fortes : d’une part, le Grand Paris, pour lequel le Premier ministre Emmanuel Valls vient de confirmer l’engagement étatique de 1,4 milliard à destination des transports franciliens (1); d’autre part, la Réforme territoriale concernant le regroupement des Régions que vient de confirmer le même Valls (2). […]

Le mécano des régions (suite)

[…] Dans le second cas, le Parlement continue de jouer au mécano territorial du regroupement des régions : 13 pour l’Assemblée nationale (vote du 23 juillet 2014), 15 pour la Commission spéciale du Sénat (21 octobre 2014), le Languedoc-Roussillon et l’Alsace échappant alors à un regroupement.

Ce bricolage, répétons-le, s’effectue par le haut, par les élites gouvernementale qui s’appuient seulement sur des consultations auprès de rares experts et de quelques élus, lesquelles ressemblent plus à de petits arrangements entre amis qu’à une réelle construction territoriale. Notons que ce procédé typiquement technocratique avait déjà été celui qui a conduit au choix des 21 (puis 22 avec la Corse) Région actuelles réalisé en 1956. Le principal maître d’œuvre du découpage est Serge Antoine (1927-2006), énarque, haut fonctionnaire du Commissariat général au Plan et futur membre du Club de Rome en 1969, un an après la création de celui-ci, le club commanditaire du fameux rapport Halte à la croissance (1972).

Autrement dit, il s’agit d’un technocrate, non élu, et d’une opération du haut vers le bas. L’idéal — on peut encore rêver, surtout avec un gouvernement se disant socialiste, encore que les ténors du parti qui le soutient songent à changer de nom, ce qui ne serait d’ailleurs que justice — l’idéal, donc, aurait été que l’actuelle réorganisation territoriale se rapproche du peuple qui est concerné au premier chef.

Il s’agirait de rebâtir le territoire administratif français à partir des habitants eux-mêmes, des citoyens, du bas vers le haut, et non plus du haut vers le bas, quitte à pratiquer 36 000 consultations référendaires pour autant de communes. L’enjeu en vaut bien la chandelle ! Le temps ne manque pas pour une construction aussi importante depuis la Révolution française !

En toute logique, les communautés de communes devraient aboutir à la disparition pure et simple des départements, ce maillage entériné par Napoléon et désormais symbole d’une France mi-rurale, mi-urbaine, tenue par des caciques locaux et une gérontocratie élue au suffrage indirect.
 


Top-down brutal

La démarche top-down, du haut vers le bas avec un passage par la case du caciquisme local, caractérise à son tour ce qui se passe à Sivens comme ce qui s’est passé à Notre-Dame-des-Landes. Après avoir convaincu leur conseil général, une poignée d’élus locaux, appuyés sur un lobby— ici des entreprises industrielles accompagnées d’un grand bétonneur national, là quelques agriculteurs cultivant du maïs probablement destiné à l’exportation — fait le forcing pour imposer un projet, ici un aéroport, là un barrage.

Leurs opposants, souvent bien informés, bien outillés, disposant de contre-enquêtes solides, sont regardés de haut, et quand la contestation mettant localement et nationalement à jour l’inutilité de ces grands projets avides de béton se durcit, le pouvoir donne de la grenade. […]

Un élu écologiste comme Yves Jadot entretient cependant la confusion en déclarant que « quand il s’agit de préserver le monde d’hier, les collusions entre les intérêts productivistes et politiques donnent le sentiment de jouer à plein » (7). En effet, le productivisme est compris comme un système où l’on produit pour produire alors que, en réalité, le système actuel, capitaliste, produit pour vendre. Nuance, grosse nuance. Davantage même car elle met en avant le fait que système repose sur l’exploitation économique (l’extorsion de la plus-value ou de l’aubaine) et sur l’échange marchand. Parler d’agro-industrie capitaliste ou de capitalisme agro-industriel serait plus juste, mais probablement s’agit-il de gros mots.

On peut d’ailleurs se demander ce qui est vraiment en jeu à Sivens : l’intérêt de quelques cultivateurs de maïs ou bien l’autorité de l’État, qui détient le monopole de la violence légitime, la nécessité pour lui de réprimer toutes les forces sociales susceptibles de le contester ?
[…]


Comme à Notre-Dame-des-Landes, la contestation à Sivens met en branle des aspirations communes contre une société marchande et bétonneuse, mais diverses dans sa composition sociologique et sa stratégie politique. Il ne faudrait toutefois pas réduire la question à une opposition entre écologistes locaux réformistes et anarchistes bagarreurs venus d’ailleurs. La situation est plus complexe que cela (8).

Plus globalement, ces résistances traduisent une sorte de spécificité française. Alors que dans les autres pays les nouveaux mouvements sociaux du type « Indignés » ou « Occupy » prennent possession d’une place publique métropolitaine (Wall street, Madrid, Istanbul, Le Caire, Hong Kong…), ce n’est pas le cas en France, malgré plusieurs tentatives. En revanche, la contestation s’établit en zone rurale, un peu comme au Larzac ou à Plogoff, toutes choses égales par ailleurs.

La difficulté, et l’enjeu, réside dans la jonction entre les habitants locaux, ruraux et paysans, et les jeunes citadins ou ex-citadins venus de plus loin dans une sorte de ré-enracinement hybride plus mobile que durable a priori —l’avenir nous montrera ce qu’il en est. D’un autre côté, leurs congénères banlieusards d’origine immigrée semblent apparemment plus tentés de faire le Djihad au Proche-Orient, au moins pour quelques-uns, que de rejoindre ces jeunes citadins néo-ruraux dans la nature nantaise ou tarnaise. Mais ce qui les réunit, c’est une société française dominée par le chômage ou l’angoisse consumériste qui ne leur offre guère de perspectives réjouissantes.


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NPA 34, NPA