Espagne. Libertaires de 1936, l'utopie concrète...


 ... qui, pour gagner la guerre contre le fascisme, développait la révolution sociale et politique !

La CNT-AIT 34 et le centre Ascaso-Durutti présentent, du jusqu'13 décembre, l'exposition “Espagne 36 révolution libertaire“, de 14h à 19h, au CAD, rue Henri-René. Vendredi 12 décembre, discussion à partir de 18h30, avec un "Fallait pas". Repas et apéritif partagés, chacun amène ce qu'il peut et veut.
[…]  "L'utopie, vécue en Espagne entre 1936 et 1939, a permis d'annihiler les troupes fascistes de Franco et la trahison des partis partenaires sociaux". L'exposition montre que cette oeuvre révolutionnaire n'a rien d'utopique, que les seuls obstacles sont la peur de la liberté et l'envie de pouvoir et de contrôle des "dirigeants". Cliquer ici

Sur le sujet...

Extraits

[…] Très vite dans les régions agraires, particulièrement en Aragon, est apparu un organisme nouveau : la Collectivité. Personne n'en avait parlé avant. Les trois instruments de reconstruction sociale prévus par ceux des libertaires qui s'étaient avancés quant aux prévisions de l'avenir étaient d'abord le Syndicat, puis la coopérative qui ne ralliait pas beaucoup de partisans, enfin, sur une assez large échelle, la commune, ou organisation communale. Certains pressentaient - et l'auteur fut de ceux-là - qu'un organisme nouveau et complémentaire pourrait, et devrait apparaître, particulièrement dans les campagnes, le Syndicat n'y ayant pas acquis l'importance qu'il avait dans les villes, et le genre de vie, de travail et de production ne s'accommodant pas d'un monolithisme organique contraire à la multiformité de la vie.
Nous avons vu comment cette Collectivité est née, avec ses caractéristiques propres. Elle n'est pas le Syndicat, car elle englobe tous ceux qui veulent s'intégrer à elle, qu'ils soient producteurs au sens économique et classique du mot, ou non. Puis elle les réunit sur le plan humain, intégral de l'individu, et non pas seulement sur celui du métier. En son sein, et dès le premier moment, les droits et les devoirs sont les mêmes pour tous ; il n'y a plus de catégories professionnelles s'opposant les unes aux autres, et faisant des producteurs des privilégiés de la consommation par rapport à ceux qui, telle la femme au foyer, ne produisent pas, toujours au sens économique et classique du mot.
La Collectivité, n'est pas non plus le Conseil municipal, ou ce qu'on appelle la Commune, le municipe. Car elle se sépare des traditions des partis sur lesquels la commune est habituellement construite. Elle englobe à la fois le Syndicat, et les fonctions municipales. Elle englobe tout. Chacune des activités est organisée en son sein, et toute la population prend part à sa direction, qu'il s'agisse de l'orientation de l'agriculture, de la création d'industries nouvelles, de la solidarité sociale, de l'assistance médicale, ou de l'instruction publique. Dans cette activité d'ensemble, la Collectivité élève chacun à la connaissance de la vie totale, et tous à la pratique d'une compréhension mutuelle indispensable.
Par rapport à la Collectivité, le Syndicat ne joue plus qu'un rôle secondaire, ou accessoire. Il est frappant de voir comment, dans les zones agricoles, il a été le plus souvent relégué spontanément, presque oublié, malgré les efforts que les syndicalistes libertaires et les anarcho-syndicalistes avaient auparavant déployés. La Collectivité l'a déplacé. Le mot même de Collectivité est né spontanément, et s'est répandu dans toutes les régions d'Espagne (Aragon, certaines zones de Catalogne, Levant, Castille, Andalousie, et même Estrémadure quand le franquisme n'y a pas triomphé immédiatement) où a eu lieu la révolution agraire. Et le mot "collectiviste" fut adopté aussi vite, et se répandit avec la même facilité.

Il n'est pas interdit d'émettre l'hypothèse que ces deux vocables - collectivité et collectivisme - désignaient mieux pour les populations, le sens moral, humain, fraternel que ne le faisaient les mots Syndicats et syndicalisme. Question d'euphonie peut-être, et d'ampleur de vues, d'humanisme : l'homme au-delà du producteur. Plus besoin du Syndicat quand il n'y a plus de patrons.
Si d'Aragon nous passons dans le Levant, nous voyons aussi surgir les Collectivités, mais non pas comme une création, aussi spontanée, instantanée pourrait-on dire. Ce sont, comme nous l'avons vu, les Syndicats agricoles, et même parfois non agricoles, qui sont au départ, non pour fonder d'autres Syndicats, mais, et cela est plus significatif, pour fonder des Collectivités. Et ceux qui adhèrent à ces Collectivités, souvent sans appartenir aux Syndicats, sont aussi des collectivistes, et ces collectivistes agissent et se comportent aussi bien que les autres. Hâtons-nous de dire que les cadres organisateurs sont souvent composés d'hommes ayant jusqu'alors milité dans les Syndicats, ou même dans les groupes libertaires.
Mais il arrive aussi que les communes fassent les choses intégralement, remplissent le rôle des Collectivités. Parmi les cas que nous avons cités rappelons Granollers, Hospitalet, Fraga, Binéfar, diverses localités castillanes. Nous voyons aussi des municipalités qui, s'étant reconstituées selon la décision gouvernementale (janvier 1937) ont alors joué un rôle plus ou moins important, plus ou moins subalterne ; et dans le Levant, le Syndicat et la Collectivité finissent par unifier leur activité. Mais dans cette région le rôle du Syndicat deviendra vite souvent plus important, soit par participation directe, soit comme inspirateur et guide, qu'il ne l'est en Aragon.
Enfin, nous voyons, en Castille, les Collectivités naître en grand nombre sous l'impulsion de militants ouvriers, et même d'intellectuels, qui partaient de Madrid et rayonnaient dans les campagnes.


Cette plasticité, cette variété de modes d'action ont permis de créer le socialisme, le vrai, en chaque endroit selon les situations, les circonstances de temps et de lieu, et de résoudre une infinité de problèmes qu'une conception autoritaire, trop rigide, trop bureaucratique n'aurait fait que compliquer, avec, au bout, l'implantation d'une dictature uniformisatrice. La variété des méthodes de réalisation a suivi la variété des aspects de la vie. Souvent, dans une même région, des villages aux productions semblables, à l'histoire sociale à peu près identique ont commencé les uns par la socialisation des industries locales pour aboutir à celle de l'agriculture, les autres par la socialisation de l'agriculture pour aboutir à celle des industries locales. Et nous avons vu aussi - ce fut fréquent dans le Levant - commencer la socialisation par la distribution pour s'acheminer vers la socialisation de la production, au contraire de ce qui s'était fait presque partout ailleurs.
Mais il est remarquable que cette diversité des structures d'organisation n'a pas empêché l'appartenance aux mêmes fédérations régionales, ni à travers elles, la coordination nationale, ni la pratique de la solidarité, qu'il se soit agi de Collectivités pures, de Collectivités syndicales mixtes ou de communautés municipalisées à divers degrés.

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Oui, la loi générale, a été l'universelle solidarité. Nous avons souligné, en passant, que les Chartes ou règlements où l'on définissait les principes d'où découlaient les comportements pratiques de chacun et de tous ne contenaient rien se référant aux droits et la liberté de l'individu. Non que les Collectivités aient ignoré ces droits, mais simplement parce que le respect de ces droits allait de soi, et qu'ils étaient déjà reconnus dans le niveau de vie assuré à tous, dans l'accès aux biens de consommation, au bonheur et à la culture, aux soins, aux considérations et aux responsabilités humaines dont chacun, parce que membre de la Collectivité, était assuré. On le savait, à quoi bon le mentionner ? En échange, pour que cela fût possible, il fallait que chacun accomplisse son devoir, fasse son travail comme les autres camarades, se comporte solidairement selon la morale d'entraide générale.

Ceci était la garantie de cela. C'est pourquoi nous lisons si souvent la même phrase, insérée sans qu'il y eût accord entre Collectivités résidant parfois à des centaines de kilomètres : "Celui qui n'aura pas de travail dans son métier aidera les camarades des autres activités qui pourront avoir besoin de lui." Solidarité supra professionnelle. Il n'y a que des hommes solidaires et fraternels.
En allant au fond des choses, on pourrait peut-être dire qu'on innovait une autre conception de la liberté. Dans les Collectivités villageoises à l'état pur, et dans les petites villes où tous se connaissaient et étaient solidaires, la liberté ne consistait pas à être un parasite, à ne s'intéresser à rien. La liberté humaine n'existe qu'en fonction de comportements positifs, d'activité pratique. Etre c'est faire, écrivait Bakounine. Etre libre c'est réaliser volontairement. La liberté est assurée non pas seulement quand on revendique les droits du "moi" contre les autres, mais quand elle est une conséquence naturelle de la solidarité. Des hommes solidaires se sentent libres entre eux, et respectent naturellement leur liberté réciproque. Aussi, en ce qui concerne la vie collective, la liberté de chacun est le droit de participer spontanément, directement à la vie de la Collectivité, de l'organisation sociale, avec sa pensée, son cœur, sa volonté, son initiative dans la mesure de ses forces. Une liberté négative n'est pas la liberté : c'est le néant.
Cette conception de la liberté faisait naître une nouvelle éthique - à moins que ce ne fût cette nouvelle éthique qui faisait naître une autre conception de la liberté. C'est pourquoi quand l'auteur s'informait des changements, des améliorations introduites dans la vie de tous, on ne lui parlait pas de "liberté", quoique étant libertaires, mais, et cela avec une joie profonde, des résultats du travail, des essais, des recherches auxquelles on s'était livré ; de l'intensification des rendements. Avec quel bonheur vous expliquait-on comment on avait inventé tel moyen de résoudre telle difficulté, comment on avait augmenté la production ou la productivité grâce à un meilleur usage de techniques employées. Non : on ne pensait pas à la liberté, à la façon dont la voient les travailleurs dans les usines capitalistes ou les journaliers dans les champs du propriétaire employeur. […]

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Tout en vantant les réalisations constructives de la Révolution libertaire espagnole, en conservant dans la mémoire de notre intelligence et de notre cœur les inoubliables impressions reçues dans telles ou telles Collectivités, telles ou telles fabriques où les antagonismes latents, les mesquineries, la jalousie, les égoïsmes en conflit permanent avaient été remplacés par la confiance que suscitaient l'égalité des intérêts, la solidarité, la pratique de l'entraide - et c'est en cela que l'on avait au maximum l'impression d'abord, la conviction ensuite, qu'une civilisation nouvelle était née - ; tout en proclamant ces résultats merveilleux, l'auteur reconnaît que l'œuvre constructive des libertaires espagnols, dont il était, n'a pas été sans faille, ni parfaite à 100 pour cent.
Il en a dit les raisons objectives : la guerre, qui a généralement dominé l'ensemble des événements sur les fronts du nord, du centre et du sud, et par répercussion toute l'Espagne ; la survivance inévitable des partis politiques et des couches sociales attachés à la société des classes traditionnelles, et l'hostilité multiforme du stalinisme espagnol et international dirigé par Moscou.
Mais il y eut aussi dès raisons subjectives. D'abord, si l'appareil constructif était, quant à sa préparation technique, incomparablement supérieur à ce qu'il n'a jamais été dans toutes les révolutions précédentes, il était aussi à nos yeux, insuffisamment développé. La cause, toujours du point de vue subjectif, en fut double : d'une part, les combats menés pendant soixante-six ans, dont nous avons donné une idée dans le chapitre intitulé Hommes et luttes, ont, par ce qu'ils absorbaient de temps, engloutissaient de force et d'énergies, empêché de pousser plus loin une organisation qui eût demandé des études auxquelles nos militants de base, mobilisés aussi par la misère et par la faim, et souvent sans préparation intellectuelle suffisante, ne pouvaient se livrer. D'autre part, les éléments démagogiques qui existaient dans notre mouvement, et qui exercèrent une influence négative, antisyndicale et antiorganisatrice qu'il nous fallut combattre, contribuèrent - nous l'avons dit - à retarder la constitution des fédérations d'industrie dont l'existence aurait permis de syndicaliser plus rapidement et plus complètement la production, et surtout, l'organisation de la distribution.
Il est vrai qu'aucune révolution sociale, ni même politique, n a jamais été préparée d'avance dans ses moindres détails quant à ses réalisations positives, et que nous pouvons, en partie, être fiers des bases que, étant donné les circonstances, nous avions construites avant 1936. Toutefois, nous avons le droit, et même le devoir, de nous juger nous-mêmes avec sévérité et de reconnaître nos faiblesses, nos erreurs ou nos fautes. Nous aurions mieux fait si notre mouvement avait procédé davantage à cette préparation économique et technique. Que les autres s'y soient donnés beaucoup moins, ne s'en soient nullement préoccupés, et ne s'en préoccupent pas encore en cette période où tant d'intellectuels sans intelligence, et parfaitement irresponsables réclament à grands cris une révolution sur laquelle ils n'ont pas la moindre idée constructive, n'y change rien. Proudhon et Bakounine, et Kropotkine, c'est-à-dire les plus grands théoriciens du socialisme libertaire ont toujours, surtout les deux premiers, recommandé cette préparation aussi poussée que possible, de la reconstruction révolutionnaire, contrairement à l'inexplicable incompréhension marxiste qui non seulement par la plume de Marx (13), mais par celle de Kautsky, de Rosa Luxembourg même, a toujours, au nom du socialisme, soi-disant "scientifique" (selon lequel, en ces choses, la science consiste à s'embarquer sur un océan dont on a déchaîné la tempête, sans boussole et sans gouvernail), combattu toute prévision concernant la société post-révolutionnaire. On voit où cela a mené dans les pays appelés par euphémisme "démocraties populaires".

Sans préparation organique, il n'est pas de révolution sociale et vraiment socialiste possible. La possibilité de succès dépend de l'importance de la capacité constructive préexistante. Mais cela ne signifie pas que la préparation ne doive être qu'intellectuelle et technique. Elle doit être, avant tout, morale, car le degré d'intellectualité spécialisée et de technicité mise au point dépend du degré de conscience qui crée le sens du devoir imposant l'acquisition des disciplines nécessaires. C'est avant tout cette conscience des responsabilités qui a dominé chez les anarchistes espagnols, a influencé leurs luttes, leur comportement individuel, leur oeuvre de propagande et d'organisation des travailleurs des campagnes et des villes, a maintenu leur persistance invincible dans le combat mené pour une société meilleure et une humanité plus heureuse, et alimenté la ferveur, sinon le mysticisme qui, portant chacun au-delà de lui-même, le poussait à se donner, à sacrifier sa vie pour l'avenir de l'humanité. Sans quoi, toute l'intelligence et toute la technique du monde n'auraient pas servi à grand-chose. Et cela a aidé souvent à trouver des solutions valables, ou originales, là où manquait une formation intellectuelle supérieure. "J'ai vu bien des fois des cheminots, militants ouvriers qui savaient à peine signer leur nom, et qui, dans les réunions où l'on examinait des problèmes d'organisation des chemins de fer, ne déméritaient pas à côté des ingénieurs", nous disait récemment une camarade polonaise, ingénieur elle-même, à laquelle nous rendons ici hommage, qui participa jusqu'au dernier moment au fonctionnement du réseau ferroviaire de Madrid-Saragosse-Alicante.
L'imagination créatrice était stimulée par l'esprit, par l'âme des militants, et stimulait l'intelligence. La révolution, c'est aussi l'inspiration, la libre inspiration, des hommes. Il est certain qu'en 1917 le parti bolchevique russe comptait un nombre d'intellectuels très supérieur à ceux que comptait, même proportionnellement à l'importance de la population, le mouvement libertaire espagnol en 1936. Mais la bureaucratisation étatique a freiné l'esprit créateur, et la supériorité culturelle d'un état-major de révolutionnaires professionnels s'est montrée inférieure au génie créateur de légions de militants libertairement orientés, et des masses par eux mobilisées.
Notre oeuvre constructive révolutionnaire a été détruite par la victoire franquiste et par le sabotage et la trahison de Staline et de ses agents. Mais elle reste dans l'histoire comme un exemple, et une preuve qu'il est possible d'éviter les étapes dictatoriales lorsqu'on sait organiser rapidement la société nouvelle ; se passer de la soi-disant dictature du prolétariat, ou plus exactement d'un parti révolutionnaire usurpant la représentation ou la délégation du prolétariat que les intoxiqués, les possédés du pouvoir - de leur pouvoir auquel le peuple doit se plier - s'obstinent à vouloir nous imposer sous peine de nous massacrer comme contre-révolutionnaires. Pas plus qu'hier Lénine et les siens, que Marx et Blanqui, et tous les maniaques de la dictature, ils n'ont la moindre idée pratique de la façon de réorganiser la vie sociale après le capitalisme. Mais comme fit Lénine, ils organiseraient très vite une police, une censure, et bientôt des camps de concentration.
 Un chemin nouveau a été montré, une réalisation qui émerge comme un phare dont les révolutionnaires qui veulent émanciper l'homme, et non le réduire en un nouvel esclavage, devront suivre les lumières. S'ils le font, notre écrasement d'hier sera largement compensé par les triomphes de demain.

Durruti : "On ne discute pas le capitalisme, on le détruit


 Sur Gaston Leval, lire ici





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