Il y a 70 ans « Little Boy » et « Fatman » massacraient Hiroshima et Nagasaki...


 ... et inauguraient l'entrée dans l'âge atomique

<----Quel est le groupe terroriste qui a fait ça ?
 A lire ci-après l'analyse de la barbarie incarnée par le couple Auschwitz/Hiroshima que fait le philosophe allemand Anders (1902-1992)


Les 6 et 9 août 1945, les USA larguaient deux bombes atomiques, « Little Boy » sur Hiroshima, et « Fatman » sur Nagasaki. La défaite japonaise était alors déjà certaine. Il s’agissait de prouver aux yeux de la planète que l’armée de la première puissance mondiale maîtrisait une arme nouvelle, particulièrement puissante et meurtrière, dans le but de terroriser et de couper court à toutes les révoltes.

Le monde entrait dans l’âge atomique et avec lui dans l’ère de sa possible destruction. La terreur nucléaire, la question lancinante de la possibilité de l’extermination de masse à une échelle jamais atteinte, devenait un des déterminants essentiels des relations internationales.

Depuis l’arsenal nucléaire est devenu bien plus important, malgré les efforts des USA et de l’URSS pour empêcher d’autres États d’accéder à l’arme nucléaire avec le traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Cliquer ici

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Extraits sur l'analyse que fait Anders de la barbarie incarnée par le couple Auschwitz et Hiroshima

Note préliminaire 

Günther Anders (1902-1992) est un penseur et essayiste autrichien juif d'origine allemande. Il est surtout connu pour avoir critiqué la modernité technique, notamment envers le développement de l'industrie nucléaire. Anders s'est intéressé aux défis techniques et éthiques contemporains. Son sujet principal fut la destruction de l'humanité. Depuis Hiroshima, il est l'auteur de nombreuses œuvres du mouvement antinucléaire ainsi qu'un critique de la technologie déterminé. Il a traité du statut de philosophe, de la Shoah et des médias de masse (jusqu'à vouloir être considéré comme un « semeur de panique »). Tiré de la note de Wikipedia consacrée à cet auteur
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Avec Hiroshima, un nouveau pas était franchi dans le processus de destruction [initié par la solution finale dont Auschwitz est l'emblème], sa devise étant désormais : " L'humanité tout entière est éliminable. " La société capitaliste moderne atteignait ainsi le stade du « cannibalisme post-civilisé ". Anders soulignera toujours ce rapport d'affinité constitutive, "matricielle", entre les chambres à gaz et la bombe atomique. Dans les deux cas, l'extermination a dépassé le stade de la guerre ; il ne s'agit plus de supprimer un ennemi mais d'éliminer, par un procédé technique, une masse d'individus pour lesquels toute possibilité de résistance est exclue à l'avance. Depuis l'antiquité, toute l'histoire est jalonnée de massacres de guerre qui semblent revêtir maintenant un caractère "humain " à côté des exterminations froides, techniques, sans ennemi et sans résistance expérimentées à Auschwitz et Hiroshima. Autrement dit, « la guerre, en tant que destruction ou anéantissement, n'est plus une action stratégique, mais un processus technique, qui lui enlève son caractère de guerre. L'homme qui détruit les moustiques par les moyens de la technique moderne, "ne fait pas de guerre", car il se borne à exécuter une tâche technique. De même Hitler, lorsqu'il "introduisait" les prisonniers des Lager dans les installations de liquidation, ne menait aucune guerre contre les Juifs, les Tziganes ou les "sous-hommes", il ne faisait que les anéantir. Et ce principe a eu ici [à Hiroshima et Nagasaki] sa continuation. Ici non plus aucune résistance n'était admise. Nagasaki et les installations de liquidation sont des crimes qui appartiennent à la même catégorie.

La réification de la mort, implicite dans l'extermination industrialisée, pouvait aussi se passer d'un attribut essentiel de tous les massacres de l'histoire : la haine. La haine qui inspire le tueur n'a plus de raison d'être lors d'un massacre planifié et exécuté comme un travail, dans lequel les victimes ont été spoliées de leur humanité et réduites à l'état de matière première (dans les camps nazis) ou transformées en simple cible géographique: le point fixé pour l'explosion du champignon atomique (à Hiroshima). Dans les modernes exterminations de masse, les victimes n'ont plus de visage. « L'obsolescence ne concerne plus seulement le concept d'ennemi, mais tout ce qui relève de la catégorie psychologique d'hostilité. » 
 
Certes, il ne serait pas difficile, d'un point de vue historique, de souligner les aspects unilatéraux d'une telle approche. On pourrait rappeler que Hiroshima et Nagasaki ne relevaient pas d'une politique génocidaire. On pourrait rappeler aussi que la haine des Juifs fut une composante essentielle de la Solution finale et que, sans en être une explication suffisante, l'antisémitisme en fut néanmoins une prémisse nécessaire. Les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, en revanche, avaient une finalité essentiellement politique - faire peser la puissance atomique américaine dans le nouvel équilibre mondial -, une finalité que des centaines de milliers de Japonais payèrent de leur vie, mais qui ne découlait pas d'une histoire séculaire de persécutions. On pourrait enfin ajouter que, à la différence des camps d'extermination qui ne faisaient qu'appliquer l'idéologie nazie, la bombe atomique fut un crime perpétré dans une certaine mesure en dépit et contre la volonté de ses idéateurs, des scientifiques dont les recherches étaient motivées par la crainte que l'Allemagne nazie fût le premier pays à se doter de l'arme nucléaire. Certains des concepteurs du Manhattan Project, tels Leo Szilard, en proposèrent l'arrêt dès qu'il fut évident que l'Allemagne n'était pas en mesure de construire une arme de ce genre avant la fin de la guerre et s'opposèrent à l'emploi de la bombe atomique sur les villes japonaises. 

Cependant, en dépit de ses aspects unilatéraux, l'interprétation de Anders saisissait certains traits fondamentaux communs à la Solution finale et à l'extermination atomique. S'il est bien vrai qu'il n'y aurait pas eu de génocide juif sans antisémitisme, la haine des Juifs théorisée par Hitler et le national- socialisme ne pouvait, à elle seule, ni planifier ni réaliser la destruction de six millions de Juifs dans l'ensemble de l'Europe. Si Hitler décida la Solution finale, cette dernière ne put être mise en œuvre que par une machine bureaucratique et administrative complexe composée de dizaines de milliers de fonctionnaires qui souvent, comme l'a souligné Anders, ne faisaient qu'exécuter des tâches. Le fonctionnement de l'appareil d'extermination n'était pour eux qu'un simple « travail», dont ils pouvaient s'acquitter sans jamais se poser le moindre questionnement d'ordre moral. Le crime routinisé dont Adolf Eichmann avait fait sa profession n'avait besoin ni de haine ni de passion pour être commis, il demandait la rigueur et la rationalité du travail "bien fait", À l'instar des camps d'extermination nazis, la bombe atomique impliquait la "neutralité morale" de ses exécuteurs. Peu importe, dans ce cas, la différence de mentalité, d'orientation culturelle ou politique des pilotes d'Hiroshima et des fonctionnaires des chemins de fer du Reich qui assuraient l'arrivée des convois à Auschwitz, Treblinka et Sobibor. Ce qu'il importe ici de souligner, c'est le fait qu'aucun engagement moral ne leur était demandé dans l'accomplissement de leur « travail ». 
 
Auschwitz et Hiroshima étaient présentés par Anders comme les "deux exemples classiques"  de cette réification de la mort réalisée par des moyens techniques lui donnant la forme d'un "travail propre". "Ces exterminations - écrivait Anders - qui en réalité étaient des faits ou plutôt des méfaits, avaient été assignées comme des travaux, c'est-à-dire comme des jobs, à ceux qui devaient les exécuter. La conséquence créée par une telle mystification - je n'entends pas ici la conséquence ultime: les décombres et les cendres, mais l'avant-dernière: l'effet sur les exécuteurs - est connue. Puisqu'ils avaient appris, en tant que créatures de l'âge industriel, que le travail ne pue pas et qu'il ne peut même pas puer, qu'il s'agit d'une activité dont le produit final ne concerne par principe ni nous ni notre conscience, ils se chargeaient des meurtres de masse qui leur avaient été confiés sous l'étiquette de "travail" sans la moindre opposition, comme s'il s'agissait de n'importe quel autre travail. Sans opposition, car ils agissaient avec la meilleure conscience. Avec la meilleure conscience, car ils n'avaient pas de conscience. Sans conscience, car cette tâche leur avait été confiée de telle façon qu'ils étaient exonérés de toute conscience. « Offlimits pour la conscience » 

Saisir le fil de continuité qui rattache Auschwitz à Hiroshima signifiait, pour Anders, reconnaître que les pulsions destructrices qui s'étaient déchaînées dans les camps d'extermination n'étaient pas mortes avec la fin du national-socialisme mais pouvaient se reproduire sous des formes nouvelles. Le génocide juif était la forme spécifique que cette barbarie moderne avait pris dans le contexte de l'Allemagne hitlérienne, avec sa cible désignée par des siècles d'antisémitisme et conduite à l'abattoir par l'émergence d'un projet de remodelage de la carte de l'Europe au nom de la biologie raciale, mais la tendance à l'élimination d'une humanité désormais "obsolète" demeurait au cœur de la civilisation technologique. La bombe atomique prouvait que le massacre industriel n'était pas une spécificité nazie et que sa menace pour l'humanité ne s'était pas dissoute avec l'évacuation d'Auschwitz, en janvier 1945. Le fait que la bombe atomique fût larguée sur le Japon par les vainqueurs de l'Allemagne nazie enlevait à ses yeux toute légitimité historique au procès de Nuremberg. La signature du statut du Tribunal militaire international chargé de juger les « crimes contre l'humanité» dont le nazisme s'était rendu coupable, avait exactement coïncidé avec la destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki. La condamnation solennelle aux yeux du monde entier des crimes nazis "avait lieu, dès le début, dans le cadre d'autres crimes contre l'humanité ".

Tirer un enseignement universel de la rupture de civilisation qui s'était produite à Auschwitz signifiait, tout d'abord, reconnaître la persistance de ses racines au sein de la modernité elle-même. Anders était très proche, sur ce point, d'un autre grand philosophe judéo-allemand dont il avait, pendant quelque temps, partagé l'appartement de Santa Monica. Dans son introduction à Eros et civilisation, Herbert Marcuse écrivait ceci : « Partout dans le monde de la civilisation industrielle, la domination de l'homme sur l'homme augmente son extension et son efficacité. Et cette tendance ne semble pas constituer une régression éphémère, transitoire, sur la voie du progrès. Les camps de concentration, les exterminations de masse, les guerres mondiales et les bombes atomiques ne sont pas une "rechute dans la barbarie", mais l'accomplissement non réprimé de ce que les conquêtes modernes offrent à l'homme dans les domaines de la science et de la technique et dans l'exercice du pouvoir. La soumission et la destruction de l'homme par l'homme se produisent avec un maximum d'efficacité lorsque la civilisation a atteint son apogée, lorsque les conquêtes matérielles et intellectuelles de l'humanité semblent permettre la création d'un monde véritablement libre».

Marcuse était sans aucun doute le penseur de l'École de Francfort qui présentait le plus d'affinités avec Anders, dont il avait partagé en Allemagne la même formation intellectuelle sous l'enseignement de Heidegger. Pour eux, il n'était pas acceptable de se limiter à critiquer l'usage de la technique moderne sous le capitalisme, car les exterminations de masse qui avaient marqué la Deuxième Guerre mondiale constituaient une remise en cause de la technique en tant que telle. Pour Marcuse, une finalité de domination est consubstantielle à la raison technique des sociétés modernes : " Aujourd'hui, la domination se perpétue et s'étend non pas seulement grâce à la technologie mais en tant que technologie, et cette dernière fournit sa grande légitimation à un pouvoir politique qui prend de l'extension et absorbe en lui toutes les sphères de la civilisation. "  Quant à Anders, il pense que " le danger qui nous menace ne tient pas à un mauvais usage de la technique, il est inhérent à l'essence même de la technique. "

Anders et Marcuse étaient parfaitement lucides dans leur dénonciation et dans leur critique d'un mythe, celui de la "neutralité" de la science et de la technique. Comme la médecine et la biologie allemandes s'étaient pliées à l'idéologie nazie et avaient ainsi apporté leur contribution à l'œuvre d'extermination, la physique avait montré, à Hiroshima et Nagasaki, qu'elle pouvait devenir un outil de destruction du genre humain. Poussée à l'extrême, cependant, une telle conception pouvait se rapprocher de la thèse heideggerienne selon laquelle le national-socialisme ne fut que le produit de "la rencontre entre la technique déterminée planétairement et l'homme moderne"". Si la technique a remplacé les hommes dans le rôle de sujet de l'histoire, alors il serait inutile de chercher une responsabilité humaine pour les guerres, les crimes et les violences de ce siècle. Auschwitz et Hiroshima seraient ainsi la conséquence de la technique, non pas de choix et d'actes humains. L'humanité serait acculée à une condition ontologique primaire dans laquelle les notions de conscience, responsabilité et même de culpabilité n'auraient plus aucun sens. Or il est évident que, s'ils ont été rendus possibles par le développement technique, Auschwitz et Hiroshima ont tout d'abord été les produits de choix humains, dans un contexte historique et dans le cadre de rapports de force sociaux et politiques bien déterminés. Comme le montre sa correspondance avec Claude Eatherly que nous allons maintenant analyser, Anders évitera cette dérive, laquelle demeure néanmoins une des issues possibles de sa philosophie de la technique. On pourrait faire les mêmes considérations au sujet de Marcuse qui sera obligé de constater, après la guerre, l'impossibilité d'un dialogue avec Heidegger, "un homme qui s'est identifié avec un mes du logos" n'était plus et évita tout contact avec son ancien maître. Ni Marcuse ni Anders ne s'interrogèrent sur les apories que l'héritage heideggerien aurait pu laisser au sein de leur propre pensée. 

Comme pour Marcuse, le style de pensée de Anders découlait de la synthèse de deux éléments formateurs : une critique de la modernité technique et industrielle, certes influencée par l'enseignement de Heidegger mais surtout inspirée par une profonde sensibilité humaniste, et une critique marxiste du capitalisme perçu comme système social d'exploitation, d'oppression et de déshumanisation, deux éléments auxquels s'ajoutait, dans le cas de Anders, une conscience sans doute plus aiguë de sa propre judéité. La civilisation moderne ne se limitait pas, comme par le passé, à exclure les Juifs; elle en faisait les victimes désignées de ses techniques de destruction. 

Cette préfiguration d'une catastrophe sans rédemption révèle la trace laissée dans la pensée de Anders par une certaine tradition juive et donne à ses écrits une dimension « prophétique». Comme l'a écrit Gershom Scholem, "les auteurs d'Apocalypses ont toujours eu une vision pessimiste du monde. L'histoire, à leurs yeux, ne mérite qu'une chose, c'est de périr".

Eichmann et le pilote d'Hiroshima 

Vers la fin des années cinquante, Anders reviendra à nouveau sur cette homologie entre Auschwitz et la bombe atomique à l'occasion de sa correspondance avec Claude Eatherly, un des pilotes de Hiroshima. Anders était désormais installé à Vienne et commençait à être connu en tant que personnalité de premier plan du mouvement contre la bombe atomique, lorsqu'il lut dans un magazine américain la nouvelle des troubles psychiques et de la tentative de suicide de Claude Eatherly. Ce qui le frappa le plus - et qui révélait aussi la "faute morale" des États-Unis à l'égard du crime dont ils portaient la responsabilité historique- fut le constat que personne ne songeait à établir une relation quelconque entre l'acte que le pilote avait accompli et son état psychique. Des spécialistes évoquaient son cas comme un exemple typique de "complexe d'Œdipe", Anders écrivit à Eatherly, alors interné dans une clinique, et engagea avec lui une correspondance dont il eut l'occasion de vérifier plus tard les effets thérapeutiques. Le sentiment de culpabilité que le pilote éprouvait après avoir découvert les conséquences de sa "faute" - la "fonction symbolique"  à laquelle il avait été condamné sans en être conscient - montrait aux yeux d'Anders que Eatherly était "resté" ou qu'il était "redevenu" un être humain. Lui aussi il était, comme l'écrivait Anders dans sa première lettre, "une victime d'Hiroshima". Le cas de ce jeune américain typique illustrait parfaitement le paradoxe des massacres technologiques modernes dont les exécuteurs pouvaient être parfois des "coupables innocents". C'est ce que reconnaissaient d'ailleurs, dans une lettre touchante à Eatherly, les "Girls from Hiroshima" qui, après avoir connu sa situation, lui écrivaient ceci : "Nous avons appris à ressentir à votre égard des sentiments de camaraderie et nous pensons que vous êtes une "victime de la guerre comme nous-mêmes. " 

En 1961, lorsque le procès Eichmann à Jérusalem polarisait l'attention de l'opinion publique internationale, Anders présentait le pilote d'Hiroshima comme "l'antithèse vivante" du lieutenant-colonel SS responsable de la Solution finale. Pendant le procès, Eichmann s'était défendu en affirmant avoir agi comme un simple rouage de la machine meurtrière nazie, en évitant ainsi d'assumer ses propres responsabilités. Ni avant d'être capturé et transféré en Israël, ni pendant le procès, Eichmann n'avait jamais montré le moindre signe de remords. Il n'avait pas essayé non plus de se cacher - comme d'autres l'avaient fait à Nuremberg - derrière le voile de la naïveté ou de l'ignorance. Eatherly, en revanche, avait agi en état de méconnaissance totale de la puissance de l'engin qu'il larguait et des conséquences que cela provoquerait. Il avait été saisi par un sentiment de culpabilité écrasant alors que personne ne l'avait accusé et il avait déclaré être effrayé par l'horrible massacre dont il avait été l'agent involontaire. Certes, il avait agi comme un simple rouage d'une machine de mort dont il ne pouvait soupçonner l'ampleur mais cela ne pouvait pas alléger sa conscience ni devenir le prétexte de son absolution. Il avait enfin compris qu'il fallait parfois refuser d'"exécuter des ordres" et qu'il était dangereux d'agir comme des "rouages" disciplinés et obéissants. Bref, si Eichmann incarnait "la banalité du mal", Eatherly personnifiait "l'innocence du mal" (die « Unschuld des Bosen »).

Il n'est peut-être pas exagéré de dire que la correspondance entre le philosophe et le pilote, dans laquelle on voit surgir, au fil des lettres, des sentiments de compréhension, de respect et même d'amitié entre deux hommes dont l'expérience, la culture, la sensibilité et les valeurs étaient au départ aux antipodes, eut non seulement des effets thérapeutiques importants sur Eatherly, mais affecta aussi de façon non négligeable la pensée de Anders. « Eichmann et toi- écrivait-il-, vous êtes deux figures de proue de notre époque. S'il n'y avait pas, en face d'Eichmann, des hommes comme toi, nous aurions tout lieu de désespérer.  Vingt ans plus tard, il écrira encore avec gratitude à l'égard de Eatherly, qui lui avait fait comprendre que '' Eichmann ne peut pas être la seule incarnation de notre époque" ». 

Ces passages indiquent que, au-delà de l'hostilité de Anders à l'égard d'Ernst Bloch, sa philosophie du désespoir n'était pas radicalement incompatible avec le principe-espérance. S'il accusait l'auteur de Das Prinzip-Hoffnung de se bercer d'un optimisme naïf et dangereux, ce n'était pas pour affirmer l'impossibilité de toute émancipation humaine et sociale, mais seulement pour souligner jusqu'à quel point les marges d'une action libératrice s'étaient restreintes et surtout sur quelles bases une action libératrice pouvait être conçue. Autrement dit, l'alternative classique "socialisme ou barbarie" ne se posait pas à une humanité encore vierge, mais questionnait une civilisation qui était déjà entrée dans une époque de barbarie moderne et avait commencé à expérimenter la possibilité concrète de sa propre auto-destruction. Cette menace pouvait et devait être combattue - comme le fit Anders toute sa vie - tout en sachant que l'espérance n'était pas une porte grand ouverte vers un avenir radieux mais se réduisait à un faible rayon de lumière qui filtrait par les fissures d'un édifice appelé progrès, jadis glorieux et aujourd'hui en train de s'écrouler après sa métamorphose en barbarie. Cette mince lueur d'espérance ne devait pas faire oublier que Auschwitz et Hiroshima avaient déjà été et que, même en détruisant toutes les armes atomiques, la possibilité d'en construire de nouvelles ne pouvait pas être supprimée. A l'ontologie de Bloch, fondée sur la catégorie utopique du " non-encore", Anders opposait le constat lucide selon lequel une conscience "anticipante" ne pouvait pas contourner la possibilité d'un "non-encore-ne-pas-être" (Gerade-noch-nicht- Nichtsein). Toute préfiguration utopique d'une réalité autre que celle du présent se révélerait un jeu bien naïf si elle ne prenait pas en compte notre condition d'"utopistes inversés"  dont les projections utopiques les plus audacieuses restent bien en deçà d'une horreur absolument inimaginable, potentiellement déjà inscrite dans le présent. 

Annonciateur funeste d'une Apocalypse sans rédemption, Anders ne voulait pas abandonner la tradition marxiste mais lançait un appel pour son aggiornamento. À une époque où aucune frontière ne semblait plus séparer ontologie et éthique, la première tâche d'une révolution était forcément "conservatrice". Pour pouvoir "transformer le monde", comme le pro- posait Marx dans sa onzième thèse sur Feuerbach, il fallait d'abord le préserver. C'est pourquoi lui, intellectuel révolutionnaire issu et formé dans la tradition de la gauche allemande, n'hésitait pas à se définir comme un "conservateur ontologique"(ontologisch Konservativer). Son message rappelle de près les "thèses" de Benjamin : il ne reste plus qu'un fil d'espérance, mais ce fil n'a pas encore été coupé ; au contraire, il peut être saisi à condition d'adopter une attitude philosophique "désespérée", indiquant à l'humanité qu'elle se trouve au bord de la catastrophe, dans un crépuscule de la civilisation, à la veille d'une véritable Endzeit. 
 
Après Auschwitz et Hiroshima, preuves concrètes que toute l'humanité est désormais techniquement exposée au danger de son extermination, la seule posture éthiquement et philosophiquement admissible consiste à considérer les hommes de l'ère atomique comme des "survivants". Au fond, cette considération ne faisait que rationaliser, dans un esprit universel, une expérience subjective qui était celle du juif Günther Anders. Ce fut lors d'une visite à Auschwitz, en juillet 1966, qu'il eut cette perception de soi-même comme d'un "survivant". En regardant les objets des victimes, les seules traces qui restent de millions de Juifs déportés dans les camps d'extermination, il eut le sentiment d'avoir survécu par hasard, puisque lui aussi était visé par la Solution finale. Muet devant ces objets muets "des cheveux, des montagnes de cheveux ; des lunettes, des montagnes de lunettes ; des valises, des montagnes de valises ; des chaussures, des montagnes de chaussures", il fut envahi par la honte, autant absurde que naturelle et spontanée, du Juif ayant survécu au génocide, la honte de constater que ses cheveux, sa valise, ses lunettes et ses chaussures n'étaient pas dans le tas bien qu'ils y fussent destinés. Le privilège de la survie n'engendrait aucune fierté, était plutôt une source de honte : la honte éprouvée, avec une autre intensité, par les rares survivants des camps d'extermination, comme Primo Levi, qui affirmait que les rescapés n'étaient ni des héros ni les meilleurs ; la honte assumée avec dignité par les deux jeunes filles japonaises auxquelles Anders rendit visite, en 1958, dans un hôpital de Nagasaki. Cette « honte » juive, qui résumait en elle la honte de toute l'humanité devant un siècle de barbarie, fut une des racines les plus solides de la pensée de cet intellectuel révolté, philosophe étranger aux milieux universitaires, militant sans parti, moraliste pourfendeur de tout conformisme, révolutionnaire par désespoir. 


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NPA 34, NPA