Avec Olivier Roy penser le djihadisme...


... l'échec de l'islam politique mais aussi la laïcité, l'identité, le patriarcat, la religion, le multiculturalisme, le passage de la gauche à droite, le différentialisme culturel...  

[Directeur de recherche au CNRS, Olivier Roy enseigne à l’Institut universitaire européen où il dirige le programme Méditerranée. Grand connaisseur de l’islam politique, en Occident et au Moyen-Orient, il est l'auteur d'"En quête de l'Orient perdu" paru en 2014. Il a publié en 2015 "La peur de l'islam" aux Editions de l'Aube. Nous donnons ci-dessous la vidéo, qu'à l'occasion des derniers attentats, Mediapart remet en ligne, de l'entrevue réalisée avec lui en novembre de l'an passé]

 Olivier Roy Sur le djihadisme...

Olivier Roy estime que la radicalisation, la "néosalafisation" concerne une audience jeune en recherche d’un "univers normatif explicite", sans intérêt pour "la théologie ou la culture musulmane"(Cliquer ici)

 Extraits d'une entrevue du 18 février 2015 

[Les auteurs de l'attentat contre Charlie et contre l'Hyper Cacher] prennent des vidéos, se vantent, donnent des interviews aux journalistes et meurent. Ces gars savent qu’ils vont mourir. Ils n’essayent même pas de s’échapper. L’un des frères Kouachi a oublié ses papiers d’identité, un acte manqué freudien à mon sens. Coulibaly, quand il s’enferme dans une supérette, sait bien qu’il va être encerclé, qu’il n’a aucune chance d’en sortir vivant. Ce sont des héros nihilistes. Et pour une partie de la jeunesse actuelle, nihiliste et fascinée par la violence, ils peuvent être vus comme des modèles à imiter. [...] Ils passent très vite de la radicalisation religieuse à la radicalisation politique. C’est quelque chose de très important. Que ce soient des convertis ou des "born again"*, ils n’ont jamais eu d’expérience religieuse longue. Si ces jeunes se convertissent, ce n’est pas parce qu’ils sont fascinés par la religion, mais par l’action. [...] Ce ne sont pas des gens qui passent leur temps à faire des prières, ils s’en foutent. Pour eux c’est l’action qui compte, c’est ça qui les fascine. [...]

Les imams jouent de moins en moins un rôle. D’abord parce que les mosquées sont sous surveillance policière, mais surtout parce que ces jeunes-là s’auto-radicalisent, sur Internet, et quand il y a des imams parmi eux, c’est très souvent des imams auto-proclamés, comme Farid Benyettou, qui a radicalisé le groupe des Buttes-Chaumont il y a dix ans. Il n’est pas imam du tout, il n’a jamais eu d’éducation religieuse. Les « vrais » imams sont très souvent des gens pas très bien formés, qui viennent du bled, dont le boulot n’est pas bien payé. Ils ne sont pas vraiment écoutés. Les jeunes s’auto-radicalisent, notamment en se rendant sur des sites salafistes, où ils répondent à leurs questionnements entre eux (« Est-ce qu’il est hallal de faire ça ? » par exemple), font eux-mêmes des fatwas. Et quand on voit ceux qui posent les questions et ceux qui répondent, ce sont des jeunes du même âge. [...]

Phénomène nouveau, ils sont nombreux à partir avec femmes et enfants. Ceux qui partent « en famille » peuvent être djihadistes, mais d’autres ont une vision complètement utopiste, se disent : « Je vais vivre dans l’État islamique, tout sera islamique, la loi etc. » Des messages passent sur Internet, sur Twitter. Une fois, j’ai vu une jeune femme avec un petit bébé demander en ligne : « Mes frères, je vais aller faire le djihad avec mon mari et l’État islamique, est-ce qu’on peut trouver des couches bébé là-bas ? » Quelqu’un lui a répondu : « Ah non, là-bas, les couches bébé, il n’y en a pas, il faut que tu en emmènes. » Alors ils chargent leur voiture de couches bébé pour aller faire le djihad! En général, ceux-là se font attraper à la frontière turque, parce qu’ils ne sont pas très discrets ! [...]

A court terme il y aura des attentats, une montée du populisme, mais je crois que ce genre de tension oblige les classes moyennes musulmanes discrètes à se manifester comme des classes moyennes et modérées. La grande erreur que font tous nos hommes politiques, tous, et une grande partie de nos journalistes c’est de dire : « L’islam doit se réformer », ce qui est absurde. L’Église catholique a accepté la laïcité après un siècle de combats, elle n’a pas fait une réforme théologique. Le Pape n’a jamais fait un écrit disant que la laïcité était présente dans l’Évangile. L’Église s’est adaptée politiquement et psychologiquement à la laïcité. Il ne faut pas attendre ça de l’islam avec un grand I – qui ne veut rien dire -, il faut attendre ça des musulmans eux-mêmes, qui, par pratique, s’adaptent à la laïcité. C’est en train de se faire. [...]

La grande erreur c’est d’exiger une réforme théologique qui n’a pas de sens. C’est comme si on demandait au Pape d’accepter le mariage des prêtres par exemple. Non, ça n’est pas possible. Que les musulmans acceptent la laïcité dans la pratique, oui bien sûr, mais pas forcément dans les idées. On voit d’ailleurs que la protestation contre les caricatures, depuis vingt ans, a évolué. Au moment de l’affaire Rushdie il y avait vraiment une campagne dans le monde musulman entier. Tout le monde n’était pas forcément pour la mort de Rushdie, mais pour demander la censure du livre. Aujourd’hui on voit beaucoup de dignitaires musulmans qui disent : « Bon, ce n’est pas bien les caricatures, mais on doit vivre avec. Si Charlie Hebdo nous offense en tant que musulmans, eh bien, ignorons Charlie Hebdo. » [...]

Le djihadisme est global, virtuel, parce qu’il n’y a pas d’ancrage réel. Il recrute essentiellement aux marges du monde musulman. Je donne toujours un chiffre : si on prend en compte la population musulmane de chaque pays, la Belgique envoie cent fois plus de djihadistes que l’Égypte, cent fois plus ! L’armée de Daech est une armée non seulement internationaliste, mais aussi une armée de marginaux, d’occidentalisés, des gens qui viennent de la périphérie du monde musulman. Et qui ne parlent pas arabe pour la plupart. [...]

Il y a [en Europe] de très gros problèmes, des problèmes d’accroissement des inégalités sociales, de crise des identités nationales, d’économie etc. Concernant l’islam, je pense que la crise conduit à une plus grande intégration couplée avec une plus grande radicalisation de la frange non-intégrée. Ce n’est pas ou intégration ou radicalisation. La radicalisation est un mouvement parallèle et quasiment une conséquence de l’intégration. [...]

Le fait nouveau par rapport à une vingtaine d’années en arrière en Allemagne, en France et ailleurs, c’est l’existence d’une classe moyenne, d’une élite musulmane. Il y a maintenant énormément d’Allemands d’origine turque, intégrés dans la classe moyenne allemande. Ils ont un nom turc, sont médecins. Ce sont des musulmans modérés, ils ne veulent pas être communautarisés. Avec ce qui se passe, ils sont obligés de parler, et les États sont obligés de prendre des décisions, sur la double nationalité, sur l’intégration politique. On recense une augmentation des mariages mixtes contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, et je crois que ce qui va s’accentuer, c’est le clivage entre la frange radicale et une masse intégrée.

Mais le discours dominant porte sur l’échec de l’intégration car il se moule sur l’idée du choc des civilisations, qui, même si on le tempère en « dialogue », suppose que l’on a affaire à deux mondes différents, deux systèmes de valeurs différents, alors qu’ils sont en fait inextricablement liés. On reste dans une vision imaginaire de la société. En France par exemple, si on va dans un hôpital de province, un tiers des médecins a un nom arabe. Si on se rend dans un lycée, le prof de maths aura un nom arabe, la prof de français aussi. Si on prend la liste des médecins, celle des avocats inscrits au barreau, la diversification et l’intégration existent. Mais on a des instruments de représentation faux, parce qu’ils sont empruntés au paradigme « choc ou dialogue des civilisations ». (L'intégralité de l'entrevue)

* Le terme nouvelle naissance ou born again (littéralement né de nouveau en anglais, traduit parfois par régénéré) est une expression chrétienne. Il désigne un individu qui affirme avoir vécu une régénération spirituelle après s'être réconcilié avec Dieu. [...] Ce point est un élément fondamental du christianisme évangélique. (note Wikipedia)

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