Beaumont-sur-Oise : la "police" interpelle, un mort !


 « Nous ne sommes pas aux USA, quand même ! »

 Lire ci-dessous Point de vue : Quel rapport avec Nuit Debout ? (Antoine)
Ce matin, nous avons appris qu’un jeune homme de 24 ans, Adama Traoré, trouvait la mort à la suite d’une interpellation à Beaumont Sur Oise. La mort, me direz-vous, n’a, en soi, rien d’extraordinaire : la faucheuse finira bien par nous rendre visite et nous décoller à la vie. Cependant, cette mort s’inscrit dans une longue liste de morts devenues ordinaires, largement commentées et analysées lorsqu’il s’agit des USA mais très peu relayées et critiquées avec la même verve lorsqu’elles se passent sur notre sol. “On est pas aux Etats Unis, quand même”. Ouais et alors ? Alors, rien.

[…] L’histoire vous rappelle quelque chose ? Beaucoup pourraient soupirer un « oui », prononcé tête baissée et dans la douleur. Actuellement, je ne suis capable de répondre qu’avec une rage dont je sens la force jusque la pointe de mes doigts et que seule l’écriture d’un billet pourrait calmer. Jusqu’au suivant. Puis au suivant, au suivant, toujours au suivant, encore au suivant jusqu’à perdre complètement espoir, jusqu’à me sentir couler dans une mare de pessimisme dans laquelle nos cris semblent inaudibles. Entre temps, on tentera par tous les moyens de nous calmer. On entendra tout et n’importe quoi, depuis la bouche de n’importe qui, en taisant la parole des principaux concernés, certainement parce qu’on n’aime pas les écouter les principaux concernés. On sait tellement mieux que les principaux concernés, trop émotifs et virulents. Et puis, depuis quand est-ce que ça compte, dans l’univers « médiatico-journalistico-mediatique », la parole des concernés ? Cliquer ici

Le parquet de Pontoise a ouvert une enquête sur les causes de la mort d’un homme de 24 ans, décédé mardi soir après son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Des échauffourées ont éclaté après l’annonce de son décès et se sont poursuivies dans la nuit de mercredi à jeudi.

[…] « Ils ont assassiné mon frère le jour de son anniversaire », a raconté sa sœur Hassa au micro de BFM-TV. « Ça fait longtemps qu'ils sont derrière Adama et là, ils l'ont eu », assure-t-elle. Selon elle, les militaires « ont camouflé son meurtre. Les horaires ne correspondent pas du tout avec la réalité. À 21 heures, on me dit que mon frère a fait une crise à la gendarmerie. Après, ma famille se rend à l’hôpital où on lui dit qu’il n’est pas présent. Elle se rend à la gendarmerie. Ils lui disent que mon frère est là et qu’il va très bien. À 23 heures, ils la rappellent pour lui dire que mon frère est mort… »

Hatouma, une autre sœur du défunt, rapporte elle aussi des témoignages, semble-t-il, accablants : « Les gendarmes l'ont interpellé au centre-ville, l'ont tapé pour le faire entrer de force dans la voiture et il a eu une crise. Mais ils l'ont emmené quand même en garde à vue, sans appeler les pompiers ni rien du tout […] On nous a raconté qu'au poste il était par terre, menotté, et qu'ils lui ont donné des coups sur la tête. Il a fait une crise, mais ils ont continué à lui donner des coups. Il a succombé aux coups. »

Interpellé avec son frère, placé en garde à vue avant d’être remis en liberté, Baguy, témoin direct d’une partie des faits, a donné à son tour sa version : « On a été interpellé avec mon petit frère. Ils l’ont coursé, ils l’ont frappé. Je l’ai vu à la gendarmerie, par terre, les mains menottées dans le dos. Il était mort. J’ai vu le gendarme, il est parti avec un t-shirt tout blanc et il est revenu avec un t-shirt plein de sang. Il n'a pas de plaie, c’est le sang de mon frère qu’il a sur le t-shirt. Il n’y a pas de crise cardiaque, ce sont eux qui l’ont frappé. »

[…] Selon des sources proches de l'enquête et dans l’attente des conclusions de l’autopsie, il n’y aurait pas de « traces de violences apparentes sur le corps, il est bien mort, semble-t-il, d’une crise cardiaque » 

[…] « On s’était replié dans le quartier, à Boyenval », raconte un jeune qui souhaite garder l’anonymat, en expliquant avoir « lancé des bouteilles » sur les gendarmes. « Les policiers ont encerclé tous les immeubles. Ils étaient au moins une centaine, ils ont tiré dans tous les sens avec des flash-balls, des lacrymogènes, dans les immeubles, sur les balcons… Beaucoup de pare-brise ont été cassés par les forces de l’ordre, pas par les jeunes. »

[…] Aux dires d’un employé de la mairie de Persan et d’après les habitants de Boyenval, la sécurité s’était pourtant beaucoup améliorée depuis une quinzaine d’années, depuis l’époque « chaude » des années 1990. « Le problème, c’est que les gendarmes ont remplacé la police il y a tout juste deux ans », assure Jawad, un jeune du quartier. « Les policiers, on les connaissait tous, ils faisaient des tours dans le quartier et tout se passait bien. Ces gendarmes, ils viennent de la campagne, ils veulent faire les shérifs. » 

En 2005 à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la mort accidentelle de deux adolescents qui s'étaient réfugiés dans un transformateur après avoir été poursuivis par la police, avait déclenché trois semaines d'émeutes dans les banlieues. L'article intégral accessible aux abonné-es de Médiapart

Point de vue : Quel rapport avec Nuit Debout ?


Le billet de Paige Palmer qui ouvre cette page témoigne, de façon fort émouvante mais surtout depuis une conscience révoltée, de ce qu'est la condition des habitant-es racisé-es de nos banlieues, alias quartiers populaires. Il nous dit "en creux" pourtant qu'il y a oubli et déni de ce qui est le quotidien d'exclusion et stigmatisations doublés de violences policières (peu importe qu'ici ce soient les gendarmes qui sont mis en cause, encore que l'usage d'une force de l'armée ne soit pas anodine !) dans ces lieux de non-droit, au sens où c'est, à l'envers de ce qui se dit, l'Etat qui instaure et tolère que le droit soit celui, tout-puissant, de ses bandes armées. 

On devrait méditer, à ce propos, les mots que Paige Palmer adresse de façon sévère à Nuit Debout : "A nos amis blancs de Nuit Debout qui veulent de nous, les racisés, uniquement en renfort comme jadis on voulait de nous pour les pâtisseries à l’école lors des kermesses, pourquoi avoir réfuté cette réalité et l’avoir finalement validée quand elle s’est invitée sous votre nez ? Vous étiez où quand on hurlait notre désespoir ? Pourquoi est-ce qu’un problème n’a le droit d’exister légitimement et sans la moindre suspicion que lorsque vous en faites l’objet ? Et vous voudriez qu’on oublie continuer à nier l’existence des couleurs, des hiérarchies raciales sans même reconnaître l’erreur ?

L'auteur, au souvenir amer de la solitude ressentie par les quartiers mobilisés contre la police en 2005, prend la mesure de ce qui s'est manifesté depuis la proclamation de l'état d'urgence et exacerbé lors de la mobilisation contre la Loi "Travail" : tous les manifestants, ultramajoritairement extérieurs aux quartiers populaires, se sont vu infliger la violence policière hystérisée que ceux-ci subissent au quotidien ! 

La moindre des choses serait qu'à partir de cet élargissement de l'usage de la violence, soit d'abord reconnu mais aussi réfléchi le hiatus qui, depuis longtemps, laisse les gens des "quartiers" exposés à l'arbitraire mortifère de la police et à l'intoxication médiatique et politique qui l'accompagne. Il y a là, dans la perspective de la reprise, à la rentrée, de la mobilisation pour l'abrogation de la Loi "Travail", un défi à relever autrement que par le seul constat que nous sommes désormais... tous pareils ! Victimes de la police et de l'ordre barbare qu'elle défend ! Il y a urgence à aller au fond de ce qui, malgré ce "rapprochement" victimaire, maintient la fracture sociale entre les places de Nuit Debout et celles qui sont à la périphérie...

Pour terminer rappelons ce trait congénital du capitalisme qui l'amène à expérimenter dans les "périphéries" ce qu'il finit par appliquer au centre, à des populations qui se croyaient à l'abri du traitement infligé, jusque là avec leur consentement, par "notre civilisation" aux populations...inférieures. Ce fut le cas dans une période que l'on aurait tort de penser définitivement révolue :  « Tout bien pesé, l’humanité avait pris, au début du XIXe siècle, somme si elle était somnambule, le chemin qui, en passant par la Grande Guerre et par la Guerre Civile espagnole, menait en ligne droite vers Katyn et Auschwitz, pour ne rien dire de Hiroshima. Je n’exagère pas. La logique appliquée à ces « tribus non civilisées » [des colonies] a été appliquée par les Européens à eux-mêmes à partir de 1914, comme cela s’est aussi produit dans l’Espagne de 1936, quand les militaires  africanistes, qui ont fait le succès de Franco, mirent en œuvre sur le sol de la patrie les mêmes méthodes qu’ils avaient utilisées contre les rebelles du Rif » (Manuel Penella, La causa contra Franco, Juicio al franquismo por crímenes contra la humanidad, Planeta, Barcelona, 2010.)

Toutes proportions gardées, le schéma de l'importation "à l'intérieur" de la violence paroxystique déployée par nos gouvernants "à l'extérieur" retrouve une application aujourd'hui, ici, en France. D'où que nous devions travailler à tisser des solidarités étroites avec ceux et celles que l'on nous donne, intox antiterroriste aidant, à voir toujours "étrangers" à ce que nous sommes alors qu'ils sont nos frères et nos soeurs !

Antoine

Note : l'AG Populaire Nuit Debout de Montpellier a à son actif d'avoir pu contribuer à une convergence avec les habitant-es du quartier de Las Rébès qui a abouti à la création d'une ZAD (lire ici). Ceux/celles-ci n'ont, à notre connaissance, jamais fait état d'abus ou de violences policières qui auraient été exercés à leur endroit. 

 Action prévue à Strasbourg

  

Alain Bertho, un auteur important à lire 

Les banlieues ne sont pas à part, elles sont en première ligne.

"A regarder les émeutes française du point de vue de la mondialisation de la crise de la politique, on ne découvre pas seulement que les banlieues françaises ne sont pas à part. Dans leur singularité nationale, marquée notamment par l’histoire coloniale, elles ne sont pas, à l’évidence, le résidu de la « modernisation » portée par tous les gouvernements successifs quelle que soit leur étiquette. Elles sont, en France, aux avants postes de ce que cette modernisation fait subir aux peuples en termes d’injustice, de déni de souffrance et d’existence, de spoliation collective et de mépris par les pouvoirs. Elles sont aux avants postes de la dévastation de l’espérance collective.
C’est se rassurer à bon compte que de croire qu’elles sont les seules à subir ce remplacement des possibles politiques par des calculs de probabilité comptable. Quel avenir les puissances de ce monde proposent-il à leurs peuples et à leurs jeunesses ? Les mobilisations universitaires sur tous les continents sont aujourd’hui les plus grandes pourvoyeuses d’affrontements violents avec les forces de police. La rage est devenue générationnelle." Cliquer ici

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NPA 34, NPA