mercredi 16 novembre 2016

La victimisation des policiers comme légitimation de l'état policier ! (Le point de vue d'Alain Brossat)


 La police ? […] Qu'elle se taise et soit bannie de la vie publique et du débat politique !


Extrait : Nous vivons dans un monde légèrement déconcertant et tant soit peu clivé : les organes d'information de meilleure réputation peuvent d'une part y chroniquer les manifestations policières qui se sont multipliées après l'incident de Viry-Châtillon en les plaçant entièrement sous le régime du « ras-le-bol » (la grande souffrance) policiers, passant allègrement par pertes et profits le défi à la loi que constituent ces attroupements aux allures de putsch à blanc, et, de l'autre le procès d'un flic filmé en train d'asséner un violent coup de poing en pleine figure à un élève maîtrisé par deux de ses collègues... Ceci sans y trouver matière à un rapprochement de type politique entre ces deux plans de réalité. Il y aurait donc la police, comme part de l'Etat, à laquelle il peut arriver, de manière regrettable, d'être excessivement violente ; et puis il y aurait les policiers qui seraient, dans le contexte de déprime et de désorientation générales d'aujourd'hui, le corps exposé, souffrant, maltraité, stigmatisé par excellence.

Ce n'est là que le dernier en date des chapitres de ce « narratif » (comme on dit aujourd'hui) insistant qui, depuis quelques décennies, se destine, via les séries télévisées, les constructions victimistes du syndicalisme policier et la démagogie des ministres de l'Intérieur successifs, à conditionner l'opinion ; ceci de manière à ce que celle-ci envisage la vie sociale, publique, politique du point de vue policier, par les yeux de la police. La description des policiers en victimes accablées et boucs émissaires par élection est le dernier avatar de ce récit obstiné ayant vocation à éliminer le contrechamp dans lequel nous persistons à être sensibles à la violence du pouvoir, de l'Etat, ceci dans un temps où s'épaississent à vue d'oeil les traits autoritaires de ce dernier. Cliquer ici

Alain Brossat est philosophe. L'un de ses derniers textes est Ce pire qui nous inspire paru sur le site de Contretemps

Commentaire de Flic Flac

Sur FB on trouve ce commentaire d'une camarade du NPA 34 qui signe Dom Tondom : "La police est le bras armé de l'Etat... le pouvoir politique ne lui lâche pas les rênes parce qu'il est veule, mais parce que pour l'instant ça le sert ! Brossat souhaite que la police "fasse son boulot" (fin du texte) : une analyse du rôle de la police montre que son souhait revient à laisser les choses en l'Etat, la police ayant été créé pour réprimer les luttes des travailleurs." Le souhait que "la police fasse son boulot" formulé en conclusion du billet est en effet très discutable, sans que cela invalide la pertinence du reste de l'analyse, car il suppose qu'il faudrait obtenir de la police un retour à une activité supposée indépendante des missions de maintien de l'ordre capitaliste. Or, ce que, par ailleurs, Alain Brossat décrit avec force dans son billet, l'aggravation d'une politique d'Etat antipopulaire, est justement cela, qui implique au demeurant qu'on le dénonce spécifiquement : un approfondissement du rôle de toujours de la police,  celui d'un instrument d'une domination de classe. La particularité du moment qui donne ce côté inédit de la répression policière est que la "gauche" au pouvoir met en marche le passage à un état ... policier : exeunt les "apparences" d'un Etat démocratique qui, tout de même, il convient de le rappeler est né du coup de force gaulliste de 1958 opéré avec...l'appui de l'armée et s'est institutionnalisé sous la forme de l'actuelle Ve République (13 mai 1958, le coup d'état à l'origine de la Ve République). Le recours systématique au 49.3 exprime parfaitement, en même temps que la reformulation en cours de l'usage de la violence policière, que cet Etat sait adapter ce fonds autoritaire inscrit dans ses mécanismes internes aux exigences du moment de la domination capitaliste : le démantèlement de l'ensemble des droits sociaux et démocratiques qui lui avaient été malgré tout arrachés et avaient été maintenus, vaille que vaille, par le rapport de force issu de la Libération. L'offensive contre le code du travail et l'accentuation de la répression policière mais aussi judiciaire qui l'accompagne sont les deux faces de la même monnaie politique. Et il est illusoire de penser que la police puisse faire un autre "boulot" que celui qui, d'une façon ou d'une autre, lui est de toujours dévolu.

Flic Flac : Onomatopée. S'emploie pour transcrire le bruit répété d'un liquide, d'un objet flexible qui en frappe un autre (fouet, gifle, etc.).
 

 

A lire aussi 

Le mouvement des policiers, ce coup de force ... pour accaparer plus de droits au détriment des droits de la population et contre le droit européen

« Nous découvrons que nous avons une génération d’agents qui communique par les réseaux sociaux, avec tout ce que cela comporte de fausses informations, de rumeurs et de tentatives d’immixtion de l’extrême droite, sans aucun signe de prise en main pour l’instant », remarque un cadre au sein du ministère.

De fait, les policiers, dont les revendications sur la légitime défense et le laxisme de la justice rejoignent les obsessions de l’extrême droite, sont peu regardants sur leurs soutiens. Très actif sur les réseaux sociaux, l’un d’eux à Lyon est ainsi un brigadier-chef, Sébastien Jallamion, membre du mouvement d’extrême droite Souveraineté, indépendance et libertés (SIEL). Suspendu de ses fonctions pendant deux ans en octobre 2015 par le conseil de discipline de la police pour des propos islamophobes, le policier a été définitivement révoqué de la police le 31 octobre 2016. Condamné par la justice pour avoir frappé sa compagne à coups d’ordinateur (ce qu'il oublie de mentionner), il lui a été en outre reproché par sa hiérarchie d’avoir dès 2015 « jeté l’opprobre sur plusieurs institutions, communautés et autorités judiciaires, administratives, politiques ou hiérarchiques » dans « une trentaine d’articles » sur les sites Boulevard Voltaire et Riposte laïque, et de ne pas avoir répondu aux convocations de sa hiérarchie et de l’Inspection générale de la police nationale, selon nos informations. À Paris, le 24 octobre, les policiers en civil avaient défilé de nuit aux cris de « La racaille en prison » avant d’entonner une Marseillaise sous la statue de Jeanne d’Arc, là où se réunissait traditionnellement le Front national chaque 1er Mai. « En revanche, les identitaires et leur banderole “La racaille en prison” ont été invités à quitter le cortège vendredi soir à Lyon », rapporte le JDD. 

[…]  Après sommation, les gendarmes peuvent selon le code de la défense tirer lorsque des personnes « cherchent à échapper à leur garde ou à leurs investigations », « lorsque des violences ou des voies de fait sont exercées contre eux », « lorsqu'ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu'ils occupent » ou même lorsqu'ils « ne peuvent immobiliser autrement » des véhicules. Théoriquement beaucoup plus permissif, ce régime a en fait été restreint par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans un arrêt du 17 avril 2014, la France a ainsi été condamnée par la CEDH pour usage disproportionné de son arme par un gendarme qui avait tué un suspect s’étant enfui. « La Cour n’est pas convaincue que le recours à la force contre l’intéressé procédait d’une conviction fondée sur des raisons légitimes de penser que Joseph Guerdner [le suspect tué – ndlr] constituait une réelle menace au moment des faits, autorisant le recours à la force potentiellement meurtrière », expliquait l'arrêt. S’alignant sur cette jurisprudence européenne, la Cour de cassation française exige désormais une « absolue nécessité » de tirer, même pour les gendarmes. L’alignement sur le régime des gendarmes ne changerait donc sans doute rien pour les policiers. « Et que ferait-on alors des armes intermédiaires ? s’interroge une source policière. À quoi bon nous équiper de lanceurs de balles de défense et de Taser, si nous utilisons le 9 mm de façon élargie ? » Sud intérieur, syndicat minoritaire, s'étonne ainsi dans un communiqué que « le ministre de l’intérieur et les syndicats majoritaires entretiennent un débat qui a été déjà jugé impossible par le législateur à plusieurs reprises ». « L’élargissement de la légitime défense est impossible, à moins de sombrer encore un peu plus dans le totalitarisme », souligne le syndicat en se fondant sur la jurisprudence de la CEDH.

Extraits tirés de Police: la colère de la base ne passe pas (article accessibles aux abonné-es de Mediapart). Illustrations par NPA 34.

 

Et aussi


Le capitalisme n’a jamais été démocratique en lui-même, même au sens – tronqué et hypocrite – de la démocratie libérale ou parlementaire. Rien dans ses structures fondamentales n’impose l’existence d’un gouvernement représentatif, du suffrage universel, des libertés civiques, et encore moins de droits sociaux limitant un tant soit peu l’exploitation, sans même parler d’une démocratie conçue selon son étymologie comme pouvoir populaire. 

Au contraire, le capitalisme n’a jamais cessé d’être profondément autoritaire et anti-démocratique. Ce qui a pu varier au cours de son histoire, ce ne fut jamais la présence ou non de l’arbitraire et de la violence – logés au cœur même du mode de production capitaliste sous la forme de ce que Marx nommait le « despotisme d’usine », ou plus largement de la subordination des travailleurs aux propriétaires capitalistes –, mais le degré d’arbitraire du Capital et le niveau de violence de l’État capitaliste vis-à-vis des salariés mais aussi des petits paysans, dont on sait avec quelle brutalité ils furent (et sont) expropriés. Qu’on relise s’il est besoin les pages consacrées à l’accumulation primitive dans le livre 1 du Capital. Cliquer ici

Et encore




NPA 34, NPA