Notre-Dame-des-Landes. "Le Redressement Productif, c’est comme l’aéroport d’Ayrault : ça se dresse sur fond de ruines."
Aéroport de Notre-Dame-des-Landes
Le socialisme, c'est les aéroports plus le nucléaire
07 novembre 2012
Par Les invités de Mediapart
« Pour que l’aéroport [de Notre-Dame-des-Landes] décolle, il faut que la vie dégage », dénonce le philosophe Frédéric Neyrat, auteur de Clinamen
(e®e, 2011). Critiquant l'obstination du gouvernement à vouloir
construire cet aéroport au nom d'un soi-disant « progrès économique »,
il rappelle que désormais « la modernité technologique consiste à se méfier grandement de tout ce qui nuit grandement à l’environnement ». «Futur aéroport du Grand Ouest: décollage imminent». Lisible sur la page d’accueil du site consacré au projet de nouvel aéroport de la région nantaise, cette formule est on ne peut plus claire. Peu importe le territoire, peu importe les avions en définitive, une seule chose compte: que l’aéroport décolle. Il doit décoller de tout -de toute réalité humaine, de toute lucidité économique au long cours comme de tout souci écologique. Cet aéroport, il faut donc se l’imaginer en plein ciel, comme une gare céleste qui verrait se croiser fantasmes technologiques, ambitions politiques et profits économiques à court terme.
L’argument avancé pour sa construction est le suivant: l’aéroport
actuel –dit Nantes Atlantique- serait saturé très prochainement; d’où la
nécessité d’en construire un autre capable d’accueillir les neuf
millions de passagers escomptés dans les années à venir. Une telle
prévision est tout sauf certaine: au début des années 1970, les experts
attendaient six millions de passagers pour l’an 2000 –seuls trois
millions et quelques centaines de milliers déambulent aujourd’hui dans
l’aéroport de Nantes. Loin de permettre l’expansion économique du Grand
Ouest et le « développement touristique » de la région, ce nouvel
aéroport risque plutôt de devenir un lieu sous-développé, à moitié vide,
susceptible d’accueillir les fantômes que sa « création destructrice »
aura engendrés. Voilà qui sauvera certes l’environnement du tourisme,
mais une question demeure: comment un tel projet démesuré a pu être
accepté à l’heure où les changements climatiques sont devenus pleinement
visibles, où les ressources en pétrole vont s’amenuisant? Faudrait-il
invoquer quelque trouble psycho-social collectif? Cette hypothèse n’est
pas sans justesse: plus la situation écologique mondiale se détériore,
plus les signes de dénis se multiplient (« non, ce n’est pas possible, tout va bien, tout ira bien, continuons comme avant, allons même plus loin encore »);
mais paradoxe suprême, l’imaginaire explose en films-catastrophes
invoquant la fin du monde. Tout se passe comme si ce déni et cet
imaginaire étaient alimentés par une volonté de développement économique
à tout prix.Quelle est la nature exacte de cette volonté pathologique? Jean-Marc Ayrault voulait un nouvel aéroport comme certains désirent peut-être une couronne –manière de consacrer son règne à Nantes, ville dont il fut maire avant d’être premier ministre. Autre symptôme: ce ministère du Redressement Productif confirmant que le Parti «Socialiste», contrairement à ce que disent de mauvaises langues, mérite bien son adjectif: en digne héritier d’un Lénine proférant son célèbre « le communisme, c’est les soviets plus l’électricité », Ayrault et Hollande modernisent la formule en: « le socialisme, c’est les aéroports plus le nucléaire » -énergie qu’adore Arnaud Montebourg. La multinationale Vinci a répondu présent à l’appel d’offre; la voici maintenant qui demande son dû: non pas l’ombre de l’Etat, (elle fut vendue il y a fort longtemps, comme Peter Schlemihl aura cédé la sienne au diable dans le conte de Chamisso), mais sa police, son armée, afin d’expulser toute la population qui vit près de Notre-Dame-des-Landes, sur le territoire qui est destiné à accueillir l’aéroport.
Pour que l’aéroport décolle, il faut que la vie dégage. Depuis
quelques semaines, on détruit des maisons, les lieux de vie, on détruit
2 000 hectares de zones humides et de terres agricoles sur laquelle
vivaient des paysans, on détruit les espaces où vivent diverses espèces
de tritons, dont le triton crêté protégé par le réseau Natura 2 000.
Seulement voilà. Certains refusent cet état de fait, refusent de partir
et de laisser faire le saccage du bocage. Ils ont transformé la Zone
d’Aménagement Différé, qui ne diffère plus rien du tout, en Zone À
Défendre. Les heurts violents avec les forces de l’ordre, qui semblent
ne pas lésiner sur les moyens employés pour mériter leur nom, rythment
les actes de résistances et les tentatives de réoccupations du
territoire. Mais quoi! Un nouvel aéroport, n’est-ce pas le signe du
Progrès? Il est pourtant clair aujourd’hui que nul progrès ne sera
possible sans lucidité quant à l’avenir et sa décroissance énergétique
forcée. La modernité technologique consiste désormais à se méfier
grandement de tout ce qui nuit grandement à l’environnement. Elle
consiste -au minimum- à améliorer l’existant, à refaire ce qui est mal
fait; rénover les bâtiments pour les rendre énergétiquement viables par
exemple. On pourrait sans doute améliorer l’aéroport Nantes Atlantique.
En ce sens, ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous concerne tous.
Nous concerne le fait de savoir si nous devons accepter qu’un soi-disant
progrès économique s’effectue sur le dos des populations. Nous concerne
le fait que des individus ont décidé de défendre les lieux
d’habitations et les formes de vie. Nous concerne le fait que l’Etat,
une fois de plus, se plie aux injonctions d’une multinationale comme il
se plie aux caprices des institutions financières et leur désir
d’austérité. Nous concerne le choix entre l’endommagement irréversible
de l’environnement ou la prise en considération de la priorité
écologique sur tout le reste. Le Redressement Productif, c’est comme
l’aéroport d’Ayrault: ça se dresse sur fond de ruines. En plein ciel,
l’Aéroport du Grand Ouest pourrait bientôt contempler
Notre-Dame-des-Limbes. Les illustrations sont tirées de la vidéo à voir ci-dessous
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