FN et discours social : de l’ultralibéralisme des années 1980 au populisme social d’aujourd’hui
La Horde, portail méchamment antifasciste 31 mars 2013
Après
avoir incarné la mue plastique du Front national (qui serait, grâce à
la blondeur et au charisme de sa nouvelle présidente, désormais
« dédiabolisé » comme on dit dans les journaux), Marine Le Pen s’attaque
à cette vieille lune du FN qui consiste à faire croire à son électorat
populaire qu’il défend ses intérêts. Ainsi, la fille Le Pen promet une
fois de plus de faire bouger les lignes à l’intérieur du parti de papa,
alors que le FN, depuis sa création, se pose objectivement, en
particulier lors des conflits sociaux, comme le plus farouche défenseur
des intérêts capitalistes. Revoilà donc le « nouveau » virage social du
parti nationaliste, qui serait le gage de son aptitude à répondre aux
angoisses socio-économiques dont il se nourrit depuis sa création. Cette
situation n’est en effet pas sans rappeler celle des années 1990,
« l’âge d’or » du FN en terme d’organisation militante et de résultats
électoraux, période durant laquelle le FN s’était essayé à apparaître
(déjà !) comme « le parti des travailleurs »…
Quand
l’extrême droite tient un discours social, c’est forcément débarrassé
de la notion de lutte des classes, et son projet repose toujours sur la
réconciliation entre patrons et salariés, au nom de l’intérêt supérieur
de la nation. Dans ce sens, sa référence est généralement le modèle de
la corporation, à la fois en raison de son côté nostalgique (celui de
l’époque pré-industrielle) et de l’ordre « naturel » qu’elle
représenterait, au même titre que la famille ou la nation. Ce n’est
d’ailleurs pas par hasard si on retrouve le corporatisme sous Vichy, en
particulier dans le monde agricole. Opposé au communisme et au
capitalisme, dénoncés comme des « collectivismes », la corporation
représenterait non seulement la seule façon de réconcilier la communauté
en rassemblant patrons et ouvriers, mais également la défense des
libertés économiques et individuelles. Cette notion de corporation est
dépoussiérée dans les années 1970 par la reprise par l’extrême droite du
solidarisme1 qui
se définit alors comme « anti-système », anti-technocratique,
anti-démocratique et anticapitaliste, même si dans les faits, c’est
surtout par son anticommunisme qu’il s’affirme dans la rue.
De l’ultralibéralisme à l’antimondialisme
Mais
du côté du Front national, ces références idéologiques ne s’imposent
pas d’emblée. Pourtant, l’Union
solidariste rejoint le FN en 1977 et l’un de ses leaders, Jean-Pierre Stirbois, devient même secrétaire général du parti de Jean-Marie Le Pen en 1981 : sous son influence (jusqu’à sa mort accidentelle en 1988), le solidarisme est un courant idéologique important au sein du FN, comme les pétainistes et les catholiques intégristes, nombreux au FN à cette époque, et qui restaient eux aussi attachés à l’idéal corporatiste. Mais c’est Le Pen qui donne le ton, et durant cette période, il s’agit avant tout de « libérer le travail, libérer l’entreprise » (en autorisant par exemple la fixation libre du salaire ou en supprimant les autorisations administratives de licenciement) et bien sûr de « réduire la main d’oeuvre étrangère », (en instaurant la préférence nationale en matière d’emploi).
solidariste rejoint le FN en 1977 et l’un de ses leaders, Jean-Pierre Stirbois, devient même secrétaire général du parti de Jean-Marie Le Pen en 1981 : sous son influence (jusqu’à sa mort accidentelle en 1988), le solidarisme est un courant idéologique important au sein du FN, comme les pétainistes et les catholiques intégristes, nombreux au FN à cette époque, et qui restaient eux aussi attachés à l’idéal corporatiste. Mais c’est Le Pen qui donne le ton, et durant cette période, il s’agit avant tout de « libérer le travail, libérer l’entreprise » (en autorisant par exemple la fixation libre du salaire ou en supprimant les autorisations administratives de licenciement) et bien sûr de « réduire la main d’oeuvre étrangère », (en instaurant la préférence nationale en matière d’emploi).
Mais
au début des années 1990, alors que le FN est déjà en passe d’être
désigné comme le « premier parti ouvrier de France » en raison de ses
bons résultats électoraux dans les milieux populaires, le décalage entre
ses propositions économiques et son électorat devient problématique :
c’est à Bruno Mégret, le futur « renégat » de la scission de 1999, issu
de la haute administration, qu’incombe la tâche de redorer le blason
social du FN. Il prépare alors les « 51 propositions sociales » du Front
national, avec, entre autres revirements, la réaffirmation du SMIC
comme salaire de référence, l’augmentation des bas salaires, le maintien
des principaux acquis sociaux (39 heures, congés payés…), tout en
conservant la position antérieure concernant l’assouplissement des
règles administratives à l’embauche ou la mise en concurrence des
organismes de Sécurité sociale, qui pourraient devenir privés. Si les
avancées sont timides, ces mesures marquent le début d’une ère nouvelle
au FN, qui troque alors son discours ultra-libéral contre un discours
aux contours encore flous, mais dans lequel le rôle de l’État est
réaffirmé comme le garant de « l’intérêt supérieur de la communauté
nationale ». Dans le même esprit, après avoir appelé de ses voeux,
tout au long des années 1980, une « révolution libérale » et avoir cité
comme modèle Ronald Reagan, le président US de l’époque, le FN milite
désormais pour un nouveau protectionnisme et dénonce « l’idéologie
dominante » imposée par les États-Unis : c’est le passage de
l’anticommunisme à l’antimondialisme, rendu nécessaire par la chute du
mur de Berlin en 1989. Cette nouvelle orientation a non seulement
l’avantage de fusionner un double rejet (celui du modèle capitaliste
ultra-libéral et celui du communisme) dans la dénonciation d’un ennemi
unique, mais également celui d’associer plus facilement politique
d’immigration et politique économique, qui toutes deux feraient parti du
même projet politique : la destruction des nations, menée par de
mystérieux apatrides (suivez mon regard…). Dans son discours du Premier
mai 1996, Jean-Marie Le Pen l’énoncera clairement : « Ce sont les mêmes intérêts égoïstes, ceux du capitalisme anonyme et vagabond, ceux des transferts massifs de la spéculation qui (…) ont mis en place et imposé dans les esprits comme solution inéluctable les éléments d’un véritable complot : le mondialisme. »
Cette théorie du complot mondialiste est, depuis le traité de
Maastricht, ressortie à chaque nouvelle décision prise à l’échelle
européenne, et Bruxelles devient vite le siège de ce complot.
En
revanche, le programme fiscal lui ne change pas, et conserve comme
ligne la suppression de l’impôt sur le revenu, sous l’influence de
Jean-Claude Martinez, membre du bureau politique du FN et président de
l’ASIREF (Association pour la Suppression de l’Impôt sur le Revenu Et la
réforme Fiscale). Aussi, pour financer son programme, le FN propose
d’une part une forte augmentation du salaire direct et une diminution
radicale des charges sociales, tout en fiscalisant les ressources de la
Sécu, et d’autre part bien entendu l’arrêt de tout transfert en
direction des immigrés, qu’il s’agisse de la Sécurité sociale, des
indemnités chômage ou de toute autre allocation.
Malgré
cela, idéologiquement, le plus dur est fait, malgré quelques
résistances des libéraux du parti. Le FN peut désormais prétendre être
au diapason des préoccupations sociales de son électorat, et il ne
reviendra pas en arrière sur ces différents points. Reste à faire
valider cette nouvelle orientation, à la fois en s’implantant dans le
monde du travail et en réussissant à réagir lors du prochain mouvement
social.
Le FN et les syndicats
L’implantation
syndicale n’est pas une nouveauté introduite par le Front national. Dès
le début des années 1970, Ordre Nouveau (ON) est le premier mouvement à
se lancer dans l’aventure, avec la création de l’Union Générale des
Travailleurs (UGT), qui se donne comme objectif de « travailler en tant
que faction nationaliste organisée au sein des syndicats officiels ». La
structure ne survit pas à la dissolution d’ON en 1973, mais d’autres
prennent le relais : c’est le cas du Parti des Forces Nouvelles (PFN)
qui lance cette même année l’Association pour un Syndicalisme Libre
(ASL), mais qui se solde elle aussi par un échec deux ans plus tard.
Avant que le FN ne s’intéresse à la question, il ne reste plus à
l’extrême droite que les milieux catholiques intégristes (autour
notamment de la Cité catholique) et des groupuscules néonazis2 pour continuer cette stratégie d’entrisme, avec un succès très mitigé.
Le
Front national, à sa création en 1972, se contente de fustiger « les
syndicats professionnels de la lutte des classes qui vivent des
antagonismes sociaux ». Il cherche bien à se rapprocher des petits
commerçants et des métiers liés à la sécurité, qui constituent la base
de son électorat, mais c’est surtout en direction des petits patrons que
le Front national se tourne. Il est tout particulièrement intéressé par
le Syndicat National du Patronat Moderne et Indépendant (SNPMI),
présidé par Gérard Deuil, un ancien de l’extrême droite pétainiste. Le
SNPMI, qui se construit contre les syndicats « marxistes », tient sans
originalité un discours réactionnaire et anti-fiscalité, mais a comme
particularité de regrouper en son sein à la fois des patrons, des
professions libérales et des salariés, et a obtenu en 1982 plus de 14%
des voix aux élections prud’hommales. Jean-Marie Le Pen lui-même
participe à une manifestation de ce « syndicat », et le Front national
dans son ensemble se retrouve assez bien dans ce mélange
d’ultra-libéralisme (à travers la dénonciation des réglementations
imposées par l’État) et de paternalisme.
En
1984, pour les artisans, les petits patrons et les professions
libérales, le Front national décide de se doter d’une structure propre,
l’association Entreprise Moderne et Liberté, qui devient quelques années
plus tard la Fédération Nationale Entreprise Moderne et Liberté
(FNEML). Pour ce qui concerne les salariés, plus à l’aise dans
l’implantation sectorielle plutôt que dans la création de sections
d’entreprise, le FN va privilégier l’entrisme, en particulier à FO, à la
CGC ou à la CFTC. Mais cette stratégie est entravée par deux
difficultés principales : d’une part la concurrence d’infiltrés plus
anciens issus du RPR (l’ancêtre de l’UMP), et d’autre part la lutte
idéologique au sein du FN entre conservateurs et
nationalistes-révolutionnaires.
Des syndicats FN
Aussi,
le succès du FN aidant, le Front envisage au milieu des années 1990 de
lancer ses propres structures. C’est au sein de la police que le parti
lepéniste se lance pour la première fois : le syndicat FN-Police est
créé à l’automne 1995, trois semaines avant les élections
professionnelles des policiers en tenue, et obtient 7,5% des voix ! Fort
de ce succès, le Front multiplie les syndicats maison : FN-RATP
(transports parisiens), FN-TCL (transports lyonnais) FN-Pénitenciaire…
La naissance de ces syndicats d’extrême droite provoque un véritable
scandale, et le succès de la démarche est assez mitigé, pour diverses
raisons : des scissions apparaissent très rapidement dans certains
syndicats, le FN-RATP est interdit, d’autres structures ne dépassent pas
le stade de coquilles vides… Aussi, dès juin 1996, le FN change de
stratégie et revient à sa démarche initiale : organiser ses
sympathisants syndiqués dans les grandes confédérations au sein d’une
structure unique, présidée par Carl Lang, le Cercle National des
Travailleurs Syndiqués (CNTS), l’équivalent pour les salariés de ce
qu’est la FNEML pour les petits patrons, avec la même tâche : récuser la
lutte des classe et encourager l’entente entre patrons et salariés. Une
autre des missions du CNTS est de séduire les fonctionnaires, dans un
but essentiellement électoraliste : il y a du boulot, car ils sont
régulièrement désignés par le FN comme boucs-émissaires. Ainsi, lors
d’une grève de la fonction publique en 1996, au lieu de les désigner à
la vindicte populaire, le CNTS s’adresse à eux pour leur rappeler que
leur statut, basé sur la préférence nationale, est menacé par le
« mondialisme » et la construction européenne.
Quoi
qu’il en soit, dans la perspective des élections législatives de 1998,
le principal est fait : donner de la crédibilité à l’intérêt que le FN
porterait aux inquiétudes de son électorat populaire. De plus, le FN
veut devenir un véritable parti de masse, et il voit dans les syndicats
un élément parmi d’autres de la « toile d’araignée » qui doit rendre le
FN omniprésent à tous les niveaux de la société.
FN et mouvement social
Mais
l’implantation syndicale ne suffit pas : il faut que le Front national
réussisse à se faire entendre lors des mouvements sociaux pour
réellement valider sa nouvelle posture sociale. Or il se trouve qu’en
1995, la France connaît un mouvement social d’une ampleur sans précédent
depuis plusieurs années. Les nombreuses grèves, dans les transports et
l’énergie, les blocages aussi, sont alors très populaires, y compris
dans l’électorat frontiste, dont près de 50% se dit alors solidaire du
mouvement. En revanche, du côté des dirigeants frontistes, le discours
est sans surprise farouchement hostile à ce mouvement. Tout en dénonçant
le plan Juppé pour la Sécurité sociale à l’origine du mécontentement,
Jean-Marie Le Pen dénonce pêle-mêle « une révolte de privilégiés »
(celle des employés des services publics), les « gréviculteurs » (les
syndicats « irresponsables »), et la grève elle-même comme mode
d’action, jugée « archaïque et ruineuse », voire même considérée comme
une « aberration juridique et économique » quand elle est utilisée par
les fonctionnaires . En insistant sur « le chaos » dans laquelle le
mouvement social plongerait le pays (« chaque journée de grève est un
coup portée à la France »), le FN espère apparaître comme « le seul
parti de l’ordre » : c’est d’ailleurs une simple posture, car il
n’arrive pas alors à mobiliser ses militants pour encadrer le
mécontentement des usagers bloqués par les grèves, d’autant qu’il risque
alors d’apparaître comme un allié objectif du gouvernement dont il
dénonce par ailleurs la politique… Alors qu’une partie de sa base
militante était prête, et une partie de son électorat encore plus, le FN
n’a pas réussi à franchir le pas et à s’associer pleinement au
mouvement contestataire, trop étranger à ses principes idéologiques
fondamentaux : la défense de l’ordre, de la propriété et de la
hiérarchie.
Quatre
ans après ce conflit social majeur, le Front national connaît la plus
grande crise de son histoire, et la plupart des cadres chargés des
questions sociales (Bruno Mégret, Carl Lang, Samuel Maréchal…) ou
économiques (Jean-Claude Martinez) vont soit faire partie des
« félons », soit quitter rapidement le parti dans les années qui
suivent. Le FN va par la même occasion disparaître de la scène politique
et médiatique jusqu’en 2002, et son appareil est alors tellement
affaibli qu’il ne peut envisager de continuer à avancer sur ce terrain,
et il revient à ses fondamentaux (sécurité et immigration), tandis que
tous s’interrogent en son sein sur la question de la succession d’un
chef vieillissant.
Et aujourd’hui ?
Ce
retour en arrière sur une période « faste » du Front national permet
d’observer les similitudes, mais aussi les différences avec la situation
présente. Certes, le FN semble avoir repris de la vigueur et retrouver
sa forme d’antan : en interne, Marine Le Pen, comme son père, a réussi à
faire taire ses opposants ; vers l’extérieur, elle passe mieux dans
l’opinion que son père et les résultats aux cantonales de mars comme les
plus récents sondages montrent qu’elle a su rendre au FN la place
centrale qu’il avait dans la vie politique dans les années 1990, le côté
« sulfureux » en moins. Cette vitalité est cependant en trompe-l’oeil,
car l’appareil lui-même n’a rien à voir avec celui de 1995, et les
milliers d’adhérents annoncés sont surtout de papier, tandis que les
caisses sont vides, tout comme le sont les différentes structures
censées relayer le discours frontiste dans la société civile. Car c’est
là le paradoxe actuel de la situation du FN : omniprésent dans les
médias, puissant dans les urnes, il est incapable d’avoir une présence
effective dans le monde réel. Il lui faut donc, sur la question sociale,
se livrer à un véritable tour d’illusionniste pour masquer sa faiblesse
organisationnelle.
Le discours
Pour
ce qui concerne la partie théorique, c’est la volonté de
« dédiabolisation » qui empêche Marine Le Pen de tenir un discours
véritablement novateur. Préférant s’appuyer sur des experts économiques
reconnus par le « système » ou des personnalités de gauche pour semer le
trouble, Marine Le Pen, lors de la présentation de son programme
économique le 8 avril dernier, n’a pas réussi à lui donner une
coloration vraiment novatrice : avec la sortie de la zone euro et le
retour au franc comme axe principal, difficile d’apparaître comme tourné
vers l’avenir, même si c’est au nom de l’opposition à la
« mondialisation » ; de même, le soutien prioritaire « aux classes
moyennes » est un discours tenu par à peu près toute la classe
politique. Pourtant, dans l’entourage de Marine Le Pen, on trouve des
partisans du solidarisme3,
et on peut facilement
en retrouver les grandes lignes dans le discours
officiel, sans que la référence idéologique soit ouvertement assumée
pour le moment. Ainsi, le discours axé principalement contre le grand
patronat ou la spéculation n’est pas seulement du populisme : en ce qui
concerne les patrons, c’est avant tout une façon de distinguer les
patrons « du système », ceux que les solidaristes appellent les patrons
« commis » (hier par l’État, aujourd’hui par les actionnaires),
défenseurs de la mondialisation, et les petits patrons, bienveillants à
l’égard de leur employés, utiles à la société ; en ce qui concerne les
spéculateurs, c’est une façon là encore de donner corps au
« mondialisme », et d’affirmer son indépendance à l’encontre des marchés
financiers et des structures supranationales. De même, la place
retrouvée de l’État au c?ur du discours du FN4
et l’éradication de la dette publique comme priorité s’inscrit
parfaitement dans le projet solidariste. L’économie doit en effet suivre
les orientations que lui pose l’État, au bénéfice de la population et
pour répondre « aux exigences stratégiques de l’État »5, et surtout respecter « les valeurs et traditions »
du pays : monnaie nationale, interdiction de toute société ou
organisation étrangère jugée « néfaste », autosuffisance (y compris à
l’échelle continentale, selon « le principe d’autarcie des grands espaces (…) de Brest à Vladivostok »),
protectionnisme… On le voit, la question n’est pas de savoir si les
propositions du FN sont crédibles ou « réalistes » (celles des autres
partis le sont-elles ?), mais de savoir si elles s’inscrivent dans un
projet cohérent et de déterminer la dangerosité de ce projet en tant que
tel. Bien entendu, Marine Le Pen avance à pas feutrés, mais c’est
pourtant ce projet dont il va falloir définir les contours.
Depuis
l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du Front national, c’est
davantage dans le champ social que sur ses thématiques habituelles
(sécurité et immigration) que le FN a joué les trouble-fête. En effet,
l’UMP et son gouvernement (en particulier ses ministres de l’Intérieur
successifs) se sont chargés des scandales liés aux petites phrases
racistes, et la fille Le Pen a voulu dans ce domaine se distinguer de
papa tout en cherchant à créer l’événement : on se souvient de l’affaire
Fabien Engelmann6,
syndicaliste CGT et candidat FN aux cantonales de mars dernier, et
surtout du « buzz » créé autour : le trublion avait en effet promis des
dizaines de « coming out » dans son genre (qu’on attend toujours), le
FN des procès en cascade (qui tardent à venir) et finalement, la seule
chose qui s’est vraiment produite, c’est l’annonce par Louis
Aliot, vice-président du FN et Thierry Gourlot, président du groupe FN
en Lorraine, de la création d’un… Cercle National de Défense des
Travailleurs Syndiqués (tiens, tiens) dans le but de faire face « aux
discriminations politiques qui sévissent au sein de certaines
organisations syndicales françaises et face aux exclusions dont sont
victimes des militants du FN ».
On le voit, rien de nouveau sous le soleil ! Le discours
traditionnellement anti-syndical n’a pas changé de nature (écoute des
syndiqués, qui restent avant tout des électeurs, critique des centrales
syndicales qui seraient toujours porteuses de la lutte des classes
honnie), et la mise en avant d’un personnage tel qu’Engelmann est avant
tout une façon de faire parler de soi sur un terrain où l’on n’a rien à
dire…
Enfin,
pour ce qui est de l’attitude du FN face à un mouvement social, c’est
trop tôt pour dire si l’arrivée de Marine Le Pen va vraiment changer la
donne. On peut quand même rappeler sa position lors du mouvement contre
la réforme des retraites il y a seulement six mois. Marine Le Pen avait
alors dénoncé « l’attitude particulièrement molle du gouvernement face aux casseurs » et rappelé que « si
la réforme doit être vigoureusement dénoncée, il n’est pas possible
d’appeler à rejoindre des manifestations organisées par des syndicats
décrédibilisés et coupables (…) Ensemble, syndicats et gouvernement
jettent la France dans le chaos ». C’est pourquoi il serait urgent de réformer « en profondeur » la représentation des salariés, car « des
organisations nouvelles doivent pouvoir émerger, à même d’être
véritablement du côté des travailleurs français et de défendre l’intérêt
de notre pays »…
Le syndicalisme à la mode FN : dans l’intérêt d’une nation et non d’une
classe, pour le maintien de l’ordre imposé par un État dont les
décisions n’auront pas à être discuté, puisque « de bon sens »,
naturellement dans l’intérêt national… Reste à voir si le parti de
Marine Le Pen va avoir les moyens de sa politique, faute de quoi il sera
condamné, comme par le passé, à être spectateur de l’événement.
Espérons aussi que le « mouvement social » aura à l’avenir un profil
vigilant sur ces tentatives de récupération des tensions sociales, en
s’interrogeant sur les perspectives politiques des luttes en terme
d’émancipation sociale, sans s’accrocher seulement à l’espoir du retrait
d’une loi ou du maintien de tels ou tels emplois : car, si les luttes
restent limitées à ce genre d’objectifs, le Front national pourrait
finir par trouver sa place en fin de cortège…
1
Il s’agit à l’origine d’une idée politique de la fin du XIXe siècle,
développée par Léon Bourgeois, qui se voulait une « troisième voie », ni
libérale ni socialiste.
2 C’est
le cas par exemple de la FANE dans les usines Renault ou plus tard du
PNFE au sein de la FPIP, un syndicat policier créé en 1973, par
l’intermédiaire de son secrétaire général Serge Lecanu.
3 Comme
Emmanuel Le Roy, un ancien du Parti populiste, qui, dans un texte
intitulé « le sarkozysme est mort, vive le solidarisme », rendu public
en avril de l’année dernière, et qui développe sans fard une position
« anti-système ».
4 « il faut rebâtir l’État aujourd’hui démantelé : un État stratège qui impulsera l’innovation et la croissance », communiqué de presse de Marine Le Pen, 26 janvier 2011.
5 Toutes
les citations entre guillemets sont extraites du texte « le sarkozysme
est mort, vive le solidarisme », cf. note précédente.
Le texte sur le site de La Horde
Illustrations par NPA 34
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