L’insidieux bouleversement de l’université
Mediapart 21 juin 2013 |
« Le bateau universitaire “coule”, celles et ceux qui savent nager quittent le navire, rayonnent ailleurs et autrement, rien n’est pire qu’une perte de signification. Personnellement, je ne crois plus en l’université française, je n’ai plus “confiance” : je ne sais pas ce qu’elle veut, ni où elle va. » Voilà le genre de mails qui arrivent en ce moment dans les boîtes aux lettres des journalistes de Mediapart en charge des questions de recherche et d’université.
Signe du malaise, l’université de Strasbourg, pointe avancée de l’application des réformes issues de la loi Pécresse, a même mis en place une ligne d’écoute pour répondre à la multiplication des cas de souffrance au travail, chez les personnels administratifs, techniques mais aussi chez les enseignants. « La plupart de ces personnels sont au bout du rouleau, confrontés à la perte de repères, la perte de sens. Ils ne savent plus dans quelle direction va l’université », juge Pascal Maillard, secrétaire académique du SNESUP-FSU.
Si certains s’y épanouissent bien sûr, l’université française engendre aussi une souffrance sensible chez la majorité des personnes qui la fréquentent. Cette dépression généralisée, à laquelle n’échappent que quelques archipels bien dotés ou quelques individus surmotivés, tient certes en partie au contexte actuel.
En effet, ceux qui se sont battus en 2009 contre une « autonomie » dont ils ne voulaient pas ont compris que l’arrivée de la gauche ne changerait rien ou presque… « Il y a eu une intériorisation de la défaite », juge Olivier Alexandre, chercheur en sociologie et enseignant à l’université d’Avignon. Pour Vincent Bourdeau, directeur du département de philosophe de l’université de Besançon, « il existe aujourd’hui une vraie schizophrénie des universitaires, qui appliquent des réformes auxquelles ils ne croient pas, avec mauvaise conscience ».
Mais cette dépression est aussi, voire surtout, le résultat d’une mutation silencieuse, et souvent insidieuse, de l’université, qui déstabilise autant les étudiants que les enseignants-chercheurs, et que la succession des réformes et le maquis des sigles (LRU, LMD, PRES, Idex…) masquent plus qu’il n’expliquent. Une mutation entre non-dits, faux-semblants et « injonctions contradictoires qui font le lot quotidien du vécu académique », comme l'écrit le chercheur Arnaud Mercier dans son article « Dérive de l’université, péril des universitaires ».
- « Réussite des élèves » versus échec programmé
Comment ne pas voir l’ironie ? On n’a jamais autant parlé de « réussite des étudiants ». Les résultats en licence n’ont jamais été aussi mauvais. Les chiffres de l’échec en premier cycle sont connus : 50 % des étudiants échouent à la fin de la première année, un chiffre qui frôle les 90 % pour les étudiants issus des bacs pros. Après Valérie Pécresse et son plan « Réussite en licence », Geneviève Fioraso pose donc une fois de plus – à croire que cela ne va décidément pas de soi ! – la réussite des étudiants au cœur de son texte. Mais personne n’est dupe.
Malgré le développement du tutorat, de dispositifs de soutien pédagogique, les taux d’échec n’ont pas varié d’un pouce ces cinq dernières années, ils ont même légèrement augmenté l'an dernier. Pour les enseignants, c’est, au quotidien, une interrogation sur le sens de leur travail : « En première année de la fac d'éco, au rattrapage de mon cours d'institutions politiques, les résultats sont les suivants : 231 inscrits, 86 copies, 10 copies au-dessus de la moyenne, le reste entre 0 et 4/20 (copies vides ou quasi vides) sur le site d’Aix. À Marseille : 176 inscrits, 66 copies, une copie au dessus de la moyenne », raconte Emmanuel Le Masson, enseignant en science politique et sociologie à Aix Marseille Université. « Pour la très grande majorité, nos étudiants n’ont pas choisi la fac. Quand on discute avec eux, beaucoup nous disent qu’ils attendent une place en BTS, quand d’autres – il faut bien le reconnaître – viennent uniquement pour toucher une bourse universitaire », constate-t-il.
Entendre une fois de plus la ritournelle de la « réussite » hérisse donc tous ceux qui rappellent l’hypocrisie de pouvoirs publics encourageant les filières concurrentes à l’université et feignant de s’étonner des taux d’échec en licence. Il n’y a ainsi jamais eu autant de classes préparatoires ouvertes ces dernières années, moins pour préparer un concours que pour éviter le premier cycle universitaire. Mais fermer les yeux sur le fait qu’une bonne partie des étudiants de licence n’ont aucune chance de « réussir » dans une université sous-dotée, permet aussi de masquer le chômage des jeunes…
Un diplôme à 9 000 euros
- Service public versus filières sélectives
L’université, service public d’enseignement supérieur, ne sélectionne pas. Officiellement. Tout le monde sait en réalité que les processus de sélection sont à l’œuvre depuis longtemps et ne cessent de se renforcer. Il suffit de ne pas le dire. Car l’université, censée accueillir tous les bacheliers, a organisé en son sein des filières qui lui permettent de se débrouiller avec ces injonctions contradictoires « d’excellence » et de non-sélection.
Il s’y est donc développé un système à plusieurs vitesses dans un environnement devenu hyper complexe et où, une fois de plus, seuls sont qui ont les clés pour le décrypter s’en sortent. Depuis quelques années, les cursus spécifiques ont explosé : doubles licences ou licences pluridisciplinaires calquées sur les classes prépas notamment. Ces filières d’excellence croulent sous les demandes et la sélection s’y fait ouvertement sur dossier, voire après entretien de motivation.
Dans un autre registre, la création des diplômes universitaires, non reconnus comme des diplômes d’État, permet aussi aux facs de sélectionner les étudiants, mais également de fixer des droits d’entrée comme bon leur semble. Ainsi, un diplôme d’université de sciences, équivalent master, à l’Université d’Aix-Marseille peut coûter jusqu’à 9 000 euros, alors qu’un master de droit à Paris 2 peut atteindre 15 000 euros, relevait l’Unef dans un rapport récent. On est loin du service public accessible à tous.
Cette évolution est potentiellement mortifère pour l’institution, pointent les chercheurs François Vatin et Antoine Vernet tant « le caractère sélectif d’une formation induit en soi un phénomène d’attraction, indépendamment de sa qualité intrinsèque. Comment expliquer au public que les formations non sélectives seraient aussi les plus exigeantes ? ».
- Professionnalisation versus culture humaniste
Le développement de ces filières sélectives a aussi correspondu à une demande croissante que l’université colle mieux au marché du travail et « professionnalise » ses formations. Une exigence qui ouvre un conflit de valeurs au sein de l’université. Pour Olivier Alexandre, « du fait de sa démocratisation, l’université a changé de mission historique. Alors qu’elle incarne traditionnellement la défense et la transmission des savoirs abstraits, elle doit désormais assurer une fonction de formation et d’insertion professionnelle auprès d’un public élargi. Or la plupart des enseignants-chercheurs et des présidents d’université ne sont pas toujours armés pour cela ».
Les parcours professionnels dans l’université ne sont certes pas neufs, avec par exemple les IUT ou les DESS. Mais, juge Jérôme Aust, chercheur en science politique et spécialiste des politiques d’enseignement supérieur et de recherche : « ce qui me semble se renforcer, c’est le suivi de l’exigence professionnelle, c’est-à-dire l’idée qu’il faille suivre l’insertion professionnelle des étudiants et en faire un critère d’évaluation pour les cursus ».
L’université a beau toujours avoir eu une exigence de professionnalisation, elle doit, de plus en plus, faire valoir des compétences directement rentabilisables sur un marché du travail. Ce qui ne va pas sans heurter les valeurs professionnelles des enseignants. « Notre doyen nous a assez répété que l'époque où les étudiants s'inscrivaient à l'université pour se cultiver, pour apprendre à penser par eux-mêmes, était désormais révolue », rapporte, amer, un enseignant de la fac d’Aix-Marseille.
Une fois de plus, l’université paupérisée n’est pas armée pour cette nouvelle mission et passe beaucoup de temps à tenter de faire du neuf avec du vieux. Vincent Bourdeau évoque ainsi ses doutes sur les nouvelles exigences liées à la mise en place du Répertoire national des compétences professionnelles (RNCP) ou sur les fiches qui imposent désormais de coder les métiers qu’il est possible d’associer aux diplômes délivrés par la fac :
« S’il s’agit de mettre en avant le type de compétences précises ou générales que l’étudiant a acquis lors de sa formation, pourquoi pas ?, explique-t-il. Les discussions avec des étudiants et avec des professionnels, dans le cadre des conseils de perfectionnement, sont d’ailleurs stimulantes. Mais, au final, on voit bien qu’il y a une déconnexion tant vis-à-vis des missions traditionnelles de l’université que vis-à-vis de la réalité même du monde du travail. Certaines maquettes de master doivent coller, de manière souvent artificielle, à des exigences professionnelles que nous ne pouvons que fantasmer. »
« Le localisme, le népotisme, l'endogamie»
- Reprise en main versus autonomie.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Dans les universités autonomes, le sentiment de perte de contrôle des acteurs n’a sans doute jamais été aussi fort. Dans cet univers de faux-semblants qu’est l’université, la fable de l’autonomie est sans doute la plus mal supportée. Malgré la fronde de 2009, beaucoup avaient, quand même, cru que l’autonomie de leur établissement apporterait plus de souplesse dans le fonctionnement, voire permettrait la prise d’initiatives. C’est peu dire qu’aujourd’hui ils se sentent floués.
Étranglées financièrement, les facs comprennent que l’État, en leur laissant la gestion de leur masse salariale tout en leur maintenant la tête sous l’eau, leur demande juste de faire le sale boulot et de couper le bois mort. Fermer des formations, supprimer des postes, précariser les personnels deviennent les seuls paramètres pour éviter la faillite. Une autonomie toute relative, donc, puisque les présidents d’université doivent gérer la pénurie et arbitrer entre entretien des locaux ou postes d’enseignants chercheurs.
La nouvelle loi n’y changera rien. Au lieu de « libérer les énergies », l’« autonomie » a imposé un management du contrôle permanent qui noie les personnels dans la bureaucratie. « Il y a une infantilisation, caporalisation, normalisation de notre métier », déplore Emmanuel Le Masson.
Pour assurer cette mise au pas, l’université autonome a donné aux présidents un pouvoir considérable sur lequel la nouvelle loi ne revient qu’à la marge. « On est passé d’un système féodal éclaté à une féodalité restreinte. C’est quasiment la monarchie absolue, déplore un enseignant de Marseille. Dans ce système, seuls les plus malins – qui ne sont pas forcément les plus intelligents, ni les plus expérimentés – arrivent encore à faire tourner leurs laboratoires et à tirer quelques bénéfices de la situation instaurée par la loi d’autonomie. »
« Le pouvoir absolu des présidents a permis à certains de déconner à plein tube et d’acheter les voix des conseils en distribuant les avantages », admet un enseignant lyonnais. Un autre, toujours de manière anonyme tant l’omerta est la règle dans la prétendue « communauté universitaire », nous alerte sur « le localisme, le népotisme, l'endogamie et le conservatisme intellectuel » qui règnent dans son université. La « modernisation » est parfois un leurre...
- Université versus universités
L’incitation des universités à se penser comme des établissements en soi, et non comme une somme de facultés (de droit, d’histoire, de philosophie…), voire comme des « marques » en concurrence les unes avec les autres, ne date pas des réformes Pécresse amendées par la loi Fioraso. Elle « trouve son origine dans la mise en place des contrats quadriennaux à la fin des années 1980 », rappelle Christine Musselin, qui a récemment été nommée directrice scientifique de Sciences-Po et s’occupe d’un programme de recherche comparatif sur les systèmes d’enseignement supérieur.
Mais, désormais, la concentration des moyens et de l’intérêt sur les plus grandes universités et sur le regroupement des établissements prend une autre dimension. Si les Pôles de recherche et d’enseignement supérieur, qui avaient entraîné des tiraillements et des douleurs là où il avaient été les plus rapidement mis en œuvre sont théoriquement supprimés par la loi Fioraso, les « communautés universitaires » prévues par la nouvelle loi risquent également de renforcer une répartition territoriale à double vitesse. Quelques grands pôles concentrant les moyens de la recherche via l’Agence nationale de la recherche (ANR) et les meilleurs étudiants cohabiteraient alors avec des petites antennes universitaires, spécialisées dans les premiers cycles et certains cursus, d’où la recherche serait quasiment absente.
« La région oriente les recherches »
La pointe avancée de cette tendance est sans doute l’IDEX (Initiative d’excellence) Paris-Saclay, où certaines universités triées sur le volet sont invitées à rejoindre de prestigieuses grandes écoles pour constituer des pôles suffisamment forts pour intégrer les fameux classements internationaux, comme celui de Shanghai. En dépit de critères plus que discutables, ces classements paraissent aujourd’hui définir une part croissante de la politique de recherche.
Il existait certes des sites plus réputés et mieux dotés que d’autres, et la valeur similaire d’une licence dans une petite université de province et dans une grande fac parisienne était une fiction depuis longtemps. Surtout si on se souvient que, jusque dans les années 1960, les professeurs parisiens ne se situaient pas sur la même grille salariale que leurs homologues de province.
« La différenciation s’est encore accrue et la compétition est aujourd’hui plus forte, souligne Christine Musselin. La vraie différence avec les années passées réside moins dans les écarts eux-mêmes que dans le fait que, dans le discours politique, comme on l’a constaté par exemple au moment du grand emprunt ou du plan campus, ces écarts ne sont plus considérés comme des problèmes mais sont un objectif. »
Même constat pour Jérôme Aust : « jusqu’au début des années 1990, on affiche plutôt l’objectif de combler les différences que de les accroître. Elles sont vécues comme des préoccupations et non comme des solutions. Toutefois, si on regarde l’organisation de la recherche, on s’aperçoit que l’idée qu’il faille atteindre une masse critique et concentrer les investissements sur certains sites est présente dès les années 1960. Mais c’est sans doute plus nouveau pour ce qui concerne l’enseignement supérieur. »
La mise en concurrence des universités et des territoires fragilise la possibilité d’apporter à toute la population la possibilité de suivre un enseignement supérieur de qualité. « À Limoges, nous avons beaucoup d'étudiants de milieu populaire qui n'ont pas les moyens d'aller dans une grande ville. Ils progressent énormément chez nous », raconte Fabien Archambault maître de conférence en histoire à l’université de Limoges.
Cette logique prend aussi les facs dans l’étau de la « visibilité à l’international », tout en répondant aux demandes des exécutifs locaux qui prennent de plus en plus de poids au fur et à mesure que l’État se désengage. « Grâce à la région, nous pouvons obtenir le financement de beaucoup plus de bourses doctorales qu’à Paris par exemple, poursuit ce jeune historien. Même si cet investissement a aussi un prix : « En sciences dures, la région oriente pas mal les recherches sur tout ce qui est troisième âge, une thématique jugée importante dans la Creuse… »
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